Perdu - par Marthe Fiel (1)

Publié le par Michel Le Fouineur

PREMIERE PARTIE
 
CHAPITRE PREMIER
 
Le petit Claude, qui a huit ans, est venu comme presque chaque après-midi, s'amuser dans le jardin du Luxembourg. En courant, il vient de se tordre le pied. Il souffre légèrement et boîte un peu, en se plaignant près de sa gouvernante.
Celle-ci est prête à s'alarmer, mais comme le visage de l'enfant n'accuse rien de grave, elle se rassure vite. D'ailleurs Claude est presque guéri, et il sent la faim l'envahir. Ses petits amis sont allés à la recherche de leur goûter et il éprouve le besoin de les imiter.
- Mademoiselle, je voudrais bien mon pain au lait et mon chocolat...
- Vous n'avez plus mal ?
- A peine.
- Vous ne pouvez pas marcher jusqu'à la marchande ?
- Oh ! non... mademoiselle... mais si vous voulez bien y aller me chercher mon goûter... je vous attendrai.
La gouvernante est prise d'un scrupule. Laisser l'enfant seul, durant dix minutes, un quart d'heure, peut-être, lui paraît un grave manquement à son devoir. Cependant, comme elle craint d'aggraver son malaise, en le mettant debout trop tôt, elle hésite à l'emmener...
- J'ai très faim... mademoiselle...
-Oui... mon petit chéri... cela m'ennuie de vous quitter...
- Mais j'ai huit ans!.. je suis grand !...
- Votre maman ne serait pas contente... bien certainement si elle savait que je vous abandonne... seul sur cette chaise...
- Je suis presque un homme... Je n'ai pas peur... Puis... vous irez très vite... Je vous assure que j'ai encore très mal au pied... et que je ne puis aller avec vous...
La gouvernante tâta la cheville du garçonnet. Il lui sembla qu'elle était enflée.
D'autre part, elle avait des ordres précis pour que son élève prit son goûter à des heures régulières.
Elle hésitait entre deux partis à prendre. Elle voyait l'enfant dont l'estomac réclamait de la nourriture. Elle regarda autour d'elle, cherchant quelqu'un de connaissance pour la suppléer/>Personne aux alentours. Le temps n'était pas très beau et beaucoup de mamans s'étaient abstenues de laisser sortir leurs enfants. Ce coin du Luxembourg était d'ailleurs légèrement écarté.
- Vous serez bien sage... Claude... vous resterez bien sans bouger ?
- Oui mademoiselle.
- Vous n'accepterez pas de bonbons... si on vient vous en offrir ?
- Mais non... je sais que maman me le défend...
- Alors... je me décide à vous abandonner quelques instants... je vais courir... ne bougez pas !...
- Non... non...
- Vous me le promettez bien... mon petit Zipou ?
- Oui... oui...
La gouvernante s'en alla. Elle se retourna deux ou trois fois pour apercevoir la main de Claude qui s'agitait pour lui faire signe. L'enfant, appuyé au dossier de sa chaise, suivait des yeux sa gouvernante qui disparut.
Il restait là, se reposant, ne songeant à rien.
Son visage était rose avec des yeux bleus. Ses cheveux blonds tombaient en longues boucles blondes sur ses épaules.
C'était un garçonnet choyé, qui n'abusait pas de la tendresse de ses parents. Il se montrait généralement obéissant, et éprouvait pour sa mère, frêle et délicate, une affection profonde. Quand il la voyait souffrante, il ne savait de quelles prévenances l'entourer, et cent fois par jour, il s'inquiétait : <<Tu vas mieux, maman ?>>
Il était doux et démonstratif. Son caractère, cependant, s'avouait décidé et courageux, et il aimait apprendre. Il savait lire couramment. Son intelligence s'éveillait précoce et il ne tarissait pas de questions, jusqu'à ce qu'il eut compris la pensée, dont il demandait l'éclaircissement
Dans sa chambre claire, il possédait une petite bibliothèque et sa grande satisfaction était d'y ajouter des livres nouveaux. Ce qui le charmait aussi, c'est quand son père prenait le temps de s'occuper de lui. Ils s'amusaient tous deux à des jeux de construction et c'était des éclats de rire sans fin, en luttant de rapidité.
Claude était trop jeune encore pour apprécier tout son bonheur, mais il sentait confusément qu'il ne pouvait être mieux qu'entre son père et sa mère, qui ne vivaient que pour lui, et sa bonne gouvernante qui s'ingéniait à lui rendre le travail agréable.
Sur sa chaise, il reste sage. Il regarde les arbres qui n'ont plus de feuilles, car on est en septembre.
Il remue son pied qui ne lui fait plus aucun mal et il sourit du souvenir de la partie de barres où il s'est tordu le pied et qui a été bien mouvementée.
Il se lève un peu pour essayer de marcher et constate qu'il ne sent plus rien du tout.
Alors, subitement, il s'ennuie... Il aurait bien pu aller avec mademoiselle, au lieu de rester seul.
S'il allait au devant d'elle ? Serait-ce désobéir ?... Non, puisque ce serait pour la chercher. Il connait le chemin jusqu'à la marchande.
Gaîment, il se met en route.
Le jardin est désert. Les enfants sont au Guignol. De temps à autre, on aperçoit à travers les arbres, des promeneurs qui ne s'occupent pas de Claude.
Le garçonnet se sent fier d'avoir pris une décision et d'arpenter seul ce beau jardin silencieux où vient mourir le son d'une trompe d'automobile ou de tramway.
Il enfile une allée puis une autre. Il lui a semblé qu'on devait tourner ici... Non... il a dû se tromper... C'est par là qu'il faut se diriger... Il ne s'imaginait pas que d'être toujours conduit, il connaissait si peu le chemin.
Décidément, il se perd. Il y a là une porte qu'il n'a jamais remarquée.
Devant cette porte, passe justement un homme avec un singe habillé. Des gamins le suivent, en s'amusant des grimaces de l'animal.
Claude est vivement intéressé par ce spectacle et il ne réfléchit plus. Il veut voir plus longuement et emboite le pas derrière la bande. Il n'ira pas loin afin de ne pas perdre le Luxembourg de vue... Il n'a jamais contemplé de singe aussi divertissant.
L'animal parait comprendre son succès. Assis sur les épaules de son maître, il regarde les enfants en accumulant les mines les plus impayables.
Claude rit de bon cœur.
L'homme s'engouffre dans une petite rue sombre. Le garçonnet hésite. Il se retourne...Le Luxembourg est derrière lui... Il saura le retrouver.
Le singe est descendu à terre et il ramasse un bout de bois qu'il jette aux gamins. Ceux-ci sont ravis et, pour sa part, Claude se promet de demander à ses parents, pour ses étrennes, un singe apprivoisé. Il ne voit rien de plus attrayant.
L'homme allonge le pas. Il prend des rues écartées. Claude commence à devenir inquiet, bien qu'il sache avoir tourné des coins, deux fois, trois fois... Il ne doute pas de reconnaître son chemin.
L'homme est entré dans une maison. Brusquement, les enfants se sont dispersés comme une volée d'oiseaux et Claude reste seul. Il ne perd pas son sang-froid et commence à refaire le chemin parcouru.
On a passé là... Il reconnaît une porte peinte en vert, où brille une boîte aux lettres avec son ouverture de cuivre. Il va... Il tourne un autre coin de rue... encore un autre... Le Luxembourg n'est pas là...
Claude est perdu... Il n'a nulle crainte... C'est un parisien habitué à se mouvoir dans la grande ville. Il ressent simplement un peu d'ennui en pensant à sa gouvernante qui doit le chercher. Il regrette beaucoup d'avoir suivi le singe. Il en avait vu déjà auparavant, mais ce dernier était bien plus amusant que les autres.
- Le Luxembourg... s'il vous plaît, madame ?
Claude s'est enhardi à demander son chemin.
- Ce n'est pas loin... mon jeune monsieur... Vous n'avez qu'à marcher tout droit... et puis prendre une rue à votre main gauche... Vous ferez un bout de chemin... et vous en prendrez une à votre main droite... et ce sera en face...
- Merci madame.
Muni de ces renseignements, Claude essaie de les exécuter. Bientôt, il ne sait plus où il va.
Un grand repentir l'étreint d'avoir désobéi à sa gouvernante. Mai sans doute, elle l'attend près de la marchande de gâteaux et il se rassérène.
Cette marchande ne doit pas être difficile à trouver. Il s'agit de ne pas perdre la tête.
Et puis Claude sait son nom et son adresse... pas le numéro de sa maison... non... mais il connaît bien l'immeuble et il prendra une voiture.
Le garçonnet est redevenu très crâne, avec ces pensées pleines de sagesse et il a moins peur que jamais.
Il arrive devant une autre rue et fait quelques pas en hésitant.
- Que cherchez-vous... mon petit amis ?
- La marchande de gâteaux du Luxembourg... madame ?
- Mais ce n'est pas là... Voulez-vous que je vous conduise ?
- Je veux bien madame.
La dame s'approche. Elle est élégante et semble bonne. Elle marche près de Claude et engage la conversation. Le garçonnet ne répond pas beaucoup, parce qu'il se souvient qu'on lui a interdit de causer avec les grandes personnes qu'il ne connaît pas.
Cependant, après quelques instants, il dit :
- Je crois que ce n'est pas le bon chemin...
Sa compagne n'objecte rien. Elle saisit la main de Claude et murmure très vite :
- Je vous connaît très bien... et j'étais à votre recherche... votre maman est très malade... et elle m'a recommandé de vous amener tout de suite...
Claude leva sur elle des yeux chavirés par l'effroi :
- Maman est malade ? bégaya-t-il.
- Oui... très malade... renchérit la dame.
Elle l'entraîna vivement. Mais lui, maintenant, ne pensait plus à s'étonner. Il suivait l'inconnue, se serrant contre elle, dans un geste instinctif.
Il pensa soudain à la gouvernante :
- Et mademoiselle ?
- Elle est prévenue...
Le petit ne répliqua rien. Il s'évertuait à suivre la dame dont le pas rapide l'obligeait à courir. Il ne regardait plus autour de lui, se retenant pour ne pas pleurer dans la rue, à l'idée que sa pauvre maman souffrait.
Un taximètre passa. La dame le héla :
- Nous serons plus vite arrivés... expliqua-t-elle.
Claude n'eut aucune hésitation. Il monta pendant que la dame parlementait avec le cocher.
La voiture roula.
La femme s'enfonça dans un coin et ne parla plus. L'enfant la regardait, vaguement apeuré.
En se penchant vers la portière, il fut surpris de ne pas reconnaître les quartiers accoutumés. Il lui semblait voyager dans une autre ville.
Il murmura :
- Je crois que le chauffeur s'est trompé... vous lui avez bien donné l'adresse... madame ?
La femme ne répondit rien. Claude se tut.La voiture roulait de plus en plus vite. Elle dépassa la zone des maisons.
- Mais ce n'est pas chez nous que nous allons !... cria Claude en se retournant vers la dame.
- Tais-toi !... lui ordonna celle-ci...
L'enfant s'effraya et pleura doucement en suppliant :
- Madame... je vous en prie... reconduisez-moi dans ma maison... Maman sera si ennuyée de ne pas me voir...surtout si elle est malade...
La dame ferma les yeux sans un mot.
- Madame... Madame... recommença Claude... je veux aller chez nous... Je saute dans la rue... si vous ne voulez pas me reconduire...
La femme l'empoigna et le tint solidement en disant :
- Je fais une course... chez un docteur... pour ta mère... on va arriver...
Claude se rassura et murmura :
- J'ai eu très peur que le chauffeur se soit trompé de route...
La dame sourit.
Alors Claude redevint confiant. Le regard qu'elle lui avait lancé un moment auparavant l'avait épouvanté, et il sentait un besoin de réconfort.
Le chauffeur s'arrêta. La femme descendit vivement et le paya.
Claude avait sauté de la voiture aussitôt après elle. Il examinait l'endroit autour de lui et se demandait où il pouvait bien être.
Le taximètre démarra.
Claude fut stupéfait.
- Comment repartirons-nous, Madame ? On est loin de Paris...
- Nous reprendrons une autre voiture...
- Je croyais que vous alliez seulement chez le docteur pour maman... et que l'auto nous attendrait...
- Non... nous repartirons avec le docteur.
Encore une fois, Claude reprit confiance.
Il s'imagina qu'on allait entrer dans une des maisons proches... Mais non... La femme le prit par la main et rapidement alla plus loin.
(A suivre)

 

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