Dons, prêts et garanties (par Pierre Mac Orlan)

Publié le par Michel Le Fouineur

Il advint - il n'y a pas très longtemps de cela - qu'un dieu de l'Extrême-Orient, s'étant réincarné dans la peau d'une banane, fut embarqué à bord d'un paquebot à trois cheminées d'une compagnie belge et descendu comme denrée d'importation sur les quais de la belle ville d'Anvers.
Pendant la nuit qui suivit son débarquement, ce dieu se rétablit dans sa forme divine et s'avança vert le pays plat, dans la Flandre, l'admirable Flandre qui s'étend entre Bruges et la mer. Comme il errait dans les dunes de Knocke, la tête aussi lumineuse qu'une  ampoule électrique, il rencontra, venant de Sluis, un brave homme, qui, voyant ce personnage étonnant, s'écroula dans les ajoncs.
- Fils, fit la Puissance en le relevant, il ne sera pas dit qu'un homme ait pu me contempler sans profit. Je te ferai un don, à ta fantaisie ; adresse-moi un voau et donne-moi en échange un peu de cet excellent krammick que tu portes à ta femme.
L'homme s'appelait Lamme. Il accepta et, très timidement, demanda au dieu de lui donner un billet de cinq cents francs. La divinité lui donna ce billet, et Lamme tout joyeux, courut annoncer la bonne aubaine à son épouse.
Chemin faisant, il rencontra Jef, qui, lui voyant tant de jubilation dans les yeux, lui demanda ce qui était arrivé.
- J'ai cinq cents francs ! répondit Lamme.
- Ah ! vieux, tu serais bien gentil de me les prêter jusqu'à demain, je te les rendrai sans faute.
Lamme prêta ses cinq cents francs et, le lendemain, vers quatre heures du soir, il s'en vint trouver le dieu qui dormait près du moulin de Siska.
- Je voudrai autre chose que de l'argent, demanda-t-il d'un air déconfit, quelque chose dont l'acquisition soit tout profit pour moi.
La Puissance lui donna des livres, et Lamme chargé comme un moutard un jour de distribution de prix, s'achemina vers sa demeure le plus vite qu'il put.
Il allait pénétrer sur la digue, quand son ami Van Meulen l'arrêta par le bras et l'interrogea :
- Que portes-tu ?
- Des livres, répondit Lamme.
- Ah ! vieux, tu serais bien gentil de me les prêter jusqu'à demain, je te les rendrai sitôt lus.
Lamme prêta ses livres et, le lendemain, absolument aplati de tristesse, il s'en alla trouver le Protecteur, qui se disposait à se réincarner dans la forme d'un autre produit d'exportation.
- Seigneur, gémit Lamme en gargouillant d'émotion, tu m'as donné de l'argent, je l'ai prêté, on ne me l'a jamais rendu ; tu m'as donné des livres, je les ai prêtés, on ne me les a jamais rendus. Donne-moi quelque chose au moins que je sois sûr de garder pour moi-même.
Alors Brahma - car c'était lui - prit un petit élan et lui donna deux gifles, qui dégonflèrent instantanément les belles joues rondes de l'honorable Lamme, puis il ajouta :
- Voici pour toi,ô fils ; je te les donne de bon coeur et tu pourras les donner de même à qui tu voudras ; c'est un bien qu'on te rendra toujours.
Et il acheva ses préparatifs pour regagner Colombo et son prestige.

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