Lorraine - La Jeanne d'Arc des tranchées.

Publié le par Michel Le Fouineur

Guidée par Jésus qui lui était apparu, la bergère Claire Ferchaud voulut arrêter la boucherie de la Grande Guerre.
Les périodes troublées suscitent souvent des bouffées de prophétisme et de mysticisme. La Guerre de 14-18 n'a pas échappé à la règle. Brochures de prédictions, réinterprétations des écrits de Nostradamus, diffusion de "porte-bonheur" destinés à protéger les combattants, recours à des voyantes : le surnaturel fut aussi aux avant-postes.
L'histoire de Claire Ferchaud se situe dans ce contexte lié à l'angoisse des populations et à l'incertitude sur l'issue de la guerre.
Claire, petite paysanne, est née dans la bourgade de Loublande, aux confins du bocage vendéen. Elle a fréquenté l'école des soeurs du Sacré-Coeur et depuis sa plus tendre enfance, elle est sujette à des apparitions. Le Christ, la vierge Marie et Jeanne d'Arc viennent à sa rencontre et lui délivrent des messages.
Dans les années 1914-1916,toute la France semble en attente de signes qui permettraient de croire enfin à la victoire. N'est-elle pas "la fille aînée" de l'Église ? Des rumeurs sur une intervention divine courent dans les lettres aux poilus : "La Sainte Vierge est apparue à Bordeaux. Elle dit que la guerre sera finie rapidement si tout le monde se met à prier le Sacré-Coeur avec grande confiance", assure une jeune vosgienne dans un courrier à son mari qui croupit dans sa tranchée. Fin 1916, Jésus apparaît à Loublande. Il montre à Claire Ferchaud son coeur "lacéré par les pêchés de l'humanité" et traversé par une plaie plus profonde encore : l'athéisme. Pour la guérir et pour contenter Jésus, il faut apposer l'emblème du Scré-Coeur sur le drapeau national. A sa seule vue, "l'ennemi reculera, partout où il est entré", érit Claire dans une lettre adressée le 27 février 1917 au Président de l République, Raymond Poincaré. Le flot des pèlerins enfle sur les lieux des apparitions de Claire, la presse et l'Église se divisent. L'affaire de Loublande prend une tournure politique. Grâce à l'intervention insistante d'un député royaliste, la petite bergère est reçue le21 mars à l'Elysée où elle vient délivrer son message : la France doit montrer que la religion n'y est plus persécutée en acceptant de peindre le Sacré-Coeur sur son drapeau.
Mais le Meusien Raymond Poincaré se retranche derrière les lois laïques. La jeune femme s'exclame : "Dieu n'a plus sa place en France. On ne veut plus d'emblème religieux". Le Président de la République réplique : "Mais si ! Vous portez bien la croix, personne ne vous en empêche". L'entrevue est un échec. Claire n'est pas Jeanne d'Arc. A défaut de soutien du pouvoir, elle s'adresse aux généraux en leur demandant de laisser flotter sous la mitraille le drapeau du Sacré-Coeur. Mais le discours de la jeune mystique est nettement plus vif : elle dénonce "un gouvernement impie" et "la franc-maçonnerie qui conduit la France à sa perte". Sa démarche n'aura guère d'écho. Claire se repliera donc sur son village pour accomplir l'autre mission que Dieu lui a inspiré : fonder une congrégation. Au cours de l'année 1918, ce sont des milliers de croyants qui envahissent le bourg. Le curé est débordé par cette ferveur envahissante. L'apogée intervient le 7 juin avec une procession et une retraite aux flambeaux auxquelles participent 10.000 personnes.
Une semaine après, le Saint-Office (Congrégation pour la doctrine de la Foi) se saisit de cette affaire bien embarrassante pour l'Église car "Soeur Claire" a désormais des compagnes dans son ouvroir. L'armistice du 11 novembre va porter un premier coup à cette aventure. La guerre s'achève et la fièvre mystique retombe. Le 20 mars 1920, le Vatican donne l'estocade : "Les prétendues visions, révélations, prophéties, vulgairement comprises sous le nom de "faits de Loublande" ainsi que les écrits qui s'y rapportent, ne peuvent être approuvés".
Bien que condamnée, Claire Ferchaud, jusqu'à sa mort en 1972, continuera à diriger son oeuvre, proche des courants intégristes. "Il existe toujours une maison du Sacré-Coeur à Loublande où vivent quelques disciples de Claire Ferchaud, aujourd'hui assez âgées", indique un journaliste du Courrier de l'Ouest. Une grande croix a été érigée en 1948 à proximité de la ferme où habitait Claire. Son neveu fait visiter les lieux. Le 15 août, s'y déroule un pèlerinage et l'on peut se procurer sur place de petits fanions frappés du Sacré-Coeur. Cousus main.
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source : François Moulin ; est magazine du dimanche 24 juin 2007.

 

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