Olivier Tranchard, le bon ami des mauvaises herbes.

Publié le par Michel Le Fouineur

En quinze ans, ce pépiniériste, installé près de Gisors, s'est spécialisé dans la culture des mal-aimées du jardin. Le cocriste velu et la campanule gantelée lui disent merci. Les amateurs de prairies fleuries aussi.
A Talmontiers, petit village posé aux confins de l'Oise et du Vexin, Olivier Tranchard s'est façonné un jardin qui ne ressemble à aucun autre. Sur un terrain en pente raide exposé au sud-ouest, il a semé toutes sortes de plantes habituellement malvenues pour tout bon jardinier qui se respecte : marguerites vulgaires, sauges des prés, mélampyre des champs et valériane officinale... Autant de variétés que l'on classe volontiers dans la grande famille des "mauvaises herbes", de celles qui savent prospérer sans qu'on leur demande rien, ou alors d'aller se planter ailleurs. Dès la fin du printemps, ses protégées se mettent ainsi en ordre de marche pour composer une prairie fleurie du meilleur effet, un fouillis d'herbes folles et de hampes colorées comme on en croisait autrefois le long des petites routes de campagne. En réalité, cette apparente anarchie végétale cache un savant équilibre, orchestré par le maître des lieux.
Olivier Tranchard n'a rien d'un apprenti sorcier. Il est même diplômé "jardins et espaces verts" et a exercé son métier de façon classique en région parisienne avant de sauter le pas. "Les haies de tuyas, les gazons bien propres et les espaces trop organisés ne m'intéressaient plus. J'avais la nostalgie du jardin de mon enfance juste à côté de Paris, un peu de fouillis, où aimaient venir en été les lézards, les mulots et les insectes. Aujourd'hui, on a trop tendance à tout arracher pour y mettre des variétés du bout du monde alors que la flore naturelle française offre une vraie richesse. Certaines plantes sont même menacées d'extinction", justifie ce fils d'institutrice et de professeur de dessin élevé à Colombes.
Il y a quinze ans, il s'est mis en quête d'un terrain susceptible de l'accueillir. A Talmontiers, une petite maison posée au bord d'un pré en pente raide orienté sud-ouest a fait l'affaire. Sur cette ancienne pâture à vaches, quelques aubépines centenaires avaient tenu bon. Olivier Tranchard a pris son temps pour construire son univers champêtre. "La terre chargée en bouses de vaches était très riche en azote. Certaines plantes pouvaient s'y sentir un peu trop à leur aise. Il a d'abord fallu appauvrir la terre de façon naturelle en semant à tout-va des graines récupérées dans les talus et les terrains vagues, et en fauchant de façon régulière. Petit à petit, chacun a trouvé sa place." Désormais, dès que s'annonce le printemps, ce jardin extraordinaire se réveille, prend forme et réserve sa part de surprises couvées pendant l'hiver. La métampyre des champs et le cocriste velu, la sauge des prés et les marguerites, la knautie et le réséda jaune, et encore la valériane officinale, autant de hampes fleuries et colorées qui se balancent au gré du vent ou attirant des nuées de papillons.
Puis arrive l'été et le temps des montées en graines, période faste pendant laquelle on fait la récolte des semences qui viendront alimenter le catalogue du jardin du naturaliste, du nom de sa pépinière. Elle compte aujourd'hui plus de mille références, vendues en sachets de graines, en boutures, en bulbes ou en containers pour les arbres. Car les espèces "indigènes" ne se limitent pas aux plantules, comme en témoigne le jardin d'Olivier Tranchard.
Au pied de son terrain en pente, une partie plane accueille un sous-bois où s'épanouissent toutes les plantes de mi-ombre : les anémones sylvie qui s'étalent en tapis blanc dès le mois de mars, les jonquilles tout aussi précoces, les cyclamens de Naples et les pulmonaires aux fleurs passant du rouge au bleu au cours de leur existence. Un peu plus loin encore, il entretient une mare destinée aux plantes d'eau : iris des marais, rubanier, véronique des ruisseaux ou saule des vanniers.
Tout ce petit monde s'efforce de cohabiter en paix. Une paix parfois troublée par le passage des trois chèvres de la maison chargée de seconder le patron dans l'entretien général. Deux fois par an, généralement en juillet et octobre, il faut faucher le tout en prenant bien soin de retirer les herbes coupées pour ne pas trop engraisser la terre. "Un bon fauchage évite le feutrage de la prairie. Elle reste légère", précise Olivier Tranchard.
Plusieurs fois par an, il embarque aussi sa vieille Peugeot dans un tour d'entretien des jardins qu'il a créés pour une dizaine de clients privés. De retour à Talmontiers, il retrouve son domaine, ses protégées et toute la faune des alentours qui s'invite avec joie dans cette "nature concentrée" comme il l'appelle. Lézards, oiseaux, insectes... La grande chaîne de la nature retrouve ici ses droits. Pour autant, Olivier Tranchard a parfois ses humeurs et ses énervements, quand bien même la cause en est toute naturelle. Que le gaillet-graton (qui produit des petites boules collantes) et le circe des champs (un chardon aux rhizomes souterrains trop envahissants) se fassent une raison : trop envahissants, ils n'ont pas leur place ici. Mais pourvu que mesdames les mauvaises herbes se laissent un tant soit peu apprivoiser, elles s'élèvent à Talmontiers au grade suprême de reines des jardins.
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(Texte de Marie Lauriot ; Notre temps/jeux n° 260 juillet 2007)

Publié dans personnage

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