Les Bigorneaux (par Bernard Gervaise).

Publié le par Michel Le Fouineur

Ça y est ! L'affaire est faite !
Il y a longtemps que ça me tentait, cette petite propriété. Pensez-donc : vingt sous le mètre !... Du terrain à vingt sous le mètre, alors que la moindre cheviotte pour hommes coûte au moins quarante ou cinquante francs !
Et un terrain dont la valeur ne peut manquer de s'accroître, comme me le faisait observer judicieusement le gérant du lotissement, car il n'est guère situé, ce terrain, qu'à douze kilomètres de Paris, distance qui va sûrement diminuer encore, puisqu'on parle de démolir les fortifications. Il est également question de prolonger les lignes du Métro : rien ne prouve que je n'aurai pas, un jour, une station devant ma porte... J'en ai pris deux cent mètres, dont je ferai deux parts égales, l'une pour la maison - une modeste cabane de dix mètres sur dix mètres - l'autre pour le jardin.
En ce qui concerne ce jardin, j'ai une fameuse idée : j'y ferai pousser des pommes de terre. On ne se figure pas combien la culture des pommes de terre peut être rémunératrice. J'ai fait le calcul en prenant pour base une densité de quatre pieds de pommes de terre par mètre carré. Quatre pieds multiplié par cent mètres, ça fait quatre cents. (Et on prétend que c'est difficile de compter par pieds !)
Admettons maintenant un rendement, tout à fait modeste, de deux kilos à chaque pied, nous aurons huit cents kilos de patates, lesquelles, soldées au cours actuel de douze sous le kilo donnent le joli bénéfice : 800 x 0,60 = 480 francs !
Sans compter que je peux très bien planter des pommes de terre nouvelles, qui se vendent beaucoup plus cher. Pour la maison, j'ai aussi une idée : je la construirai moi-même.
A en croire les maçons, il faut plusieurs années d'apprentissage avant de savoir poser deux pierres l'une sur l'autre et mettre un mur debout. Eh bien ! c'est de la blague !... Ils n'ont qu'à venir au magasin un jour d'exposition, vos maçons, et regarder mes pièces de calicot, si c'est monté droit et solidement.
D'ailleurs, il ne s'agit pas de monter une bâtisse de six étages... non, un petit rez-de-chaussée avec une porte, une fenêtre et une cheminée, c'est tout ce qu'il faut pour nous abriter, mon épouse et moi, le dimanche.
Ah ! encore une idée !... C'est épatant ce que j'ai des idées aujourd'hui... Pour le baptême de ma future villa, je connais un petit brocanteur, du côté du marché aux puces, qui vend de vieilles plaques émaillées avec des inscriptions très chic : Mon Rêve !... Les Bégonias... Pas de bile... Ca boulotte... etc ; je n'aurai qu'à faire mon choix.
2e dimanche
Les travaux sont commencés !... Mes voisins de lotissement n'en revenaient pas.
- Comment, disaient-ils, on vous a déjà livré les matériaux, par ces temps de crise des transports ! Vous avez de la chance.
On ne m'a pas du tout livré de matériaux, je les ai apportés moi-même par le chemin de fer conformément au droit accordé à tout voyageur d'emmener avec soi trente kilos de bagages.
Trente kilos pour moi et autant pour mon épouse, ça fait soixante kilos de briques, plus ce que l'on peut fourrer dans ses poches. Encore quelques autres voyages et la construction des Bigorneaux est assurée.
Ma villa s'appellera, en effet, les "Bigorneaux" ; le petit brocanteur du marché aux puces n'avait plus que cette plaque émaillée, provenant, m'a-t-il dit, d'un somptueux chalet balnéaire.
3e dimanche
La quantité de briques nécessaire à la construction d'un bâtiment est en raison inverse du nombre d'ouvertures pratiquées dans ce bâtiment.
En vertu de ce principe fondamental d'architecture, dont je revendique la paternité, le plan primitif de ma maison est modifié de façon à comporter désormais trois portes et cinq fenêtres.
Grâce à ces heureuses modifications, le mur extérieur des "Bigorneaux" s'élève déjà à quatorze centimètres au-dessus du sol.
Le jardin marche également très bien ; pendant que je plaçais mes briques, mon épouse a passé sa journée à semer des pommes de terre, d'un geste élégant et large, tout à fait comme la dame qui orne nos pièces de monnaie. C'était très joli.
4e dimanche
"Les Bigorneaux" ont encore gagné quelques centimètre. J'ai supprimé la cheminée, qui nécessitait une dépense de briques exagérée.
Les travaux du jardin, par exemple, nous ont causé quelques ennuis. Un bonhomme qui s'y connaît m'ayant conseillé de mettre un peu d'engrais sur mes pommes de terre, nous avions décidé d'en apporter de Paris ; mais voilà-t-il pas que nos compagnons de voyage se sont fâchés, disant que les compartiments de seconde ne sont pas faits pour trimballer du fumier. Une espèce de vieille chipie a tiré le signal d'alarme et les employés survenus nous ont obligé à jeter l'engrais par la portière.
Si c'est ainsi que l'on encourage l'agriculture en France, je ne m'étonne plus que les campagnes se dépeuplent...
...Dimanche prochain, il nous faudra penser à transporter un peu d'eau, pour l'arrosage...
17e dimanche
On m'a volé une rangée de briques !
Mon dieu ! je n'en voudrais pas outre mesure à l'auteur de ce petit larcin, attendu que ces briques, je les ai moi-même chipées dans différents chantiers de construction... Non, ce qui me semble particulièrement révoltant, c'est la méchanceté diabolique avec laquelle il a opéré, ce type. Au lieu de prendre la rangée supérieure, placée à portée de main, n'a-t-il pas imaginé, le chameau ! d'enlever les briques du dessous. Comment, en effet, expliquer autrement que j'ai retrouvé mon mur par terre, en arrivant ce matin ?
Eh bien ! je le reconstruirai, mon mur, et, cette fois, j'y fourrerai du mortier, messieurs les voleurs de briques !
Nous en serons quitte pour apporter un sac de chaux de temps à autre, mon épouse et moi.
35e dimanche
Hélas ! c'est de la terre que nous transportons maintenant, mon épouse et moi !
Mon mur n'existe plus ! le jardin n'existe plus, l'emplacement même en a disparu ! Ce voleur de gérant nous avait caché que "Les Bigorneaux" étaient situés sur une ancienne carrière et, un beau jour, tout est dégringolé dans les troisièmes dessous.
Et voilà pourquoi nous apportons un peu de terrain, tous les dimanches, en vue de reconstruire notre propriété.
Mais ce qui me chagrine le plus, c'est la pensée de tout le boulot que nous aurons, la saison venue, pour récolter nos pommes de terre, tout à fait au fond du trou !...
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(Bernard Gervaise)

Publié dans coin lecture

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