La trompette de la renommée (par Jean Bonot)

Publié le par Michel Le Fouineur

La vieille cantatrice aphone ayant cessé de glapir, congratulante et minaudante, venait de regagner sa place.
Alors, apparut par la fond la maîtresse de céans. Elle traînait à sa suite un grand dadais dégingandé qui affectait de céder à la force. Triomphante d'avoir vaincu la résistance du timide jeune homme, Mme Laplanche lança :
- Le poète Oscar Bidoit va, pour la première fois, se faire entendre dans ses oeuvres.
Puis elle le planta là, debout devant la cheminée, pâle, gauche et chevelu comme tous les jeunes poètes.
Le quarteron de fidèles - petits rentiers ou simples locataires - que réunissait, chaque jeudi, l'excellente Mme Laplanche, se fit attentif et silencieux.
Le débutant avait le trac. Il toussota, lissa d'une dextre morte, sa crinière léonine et annonça d'une voix blanche :
- Amours mauves et quadrillées.
Il balbutia quelque chose que l'on entendit fort mal. Ce fut très long et très soporifique. On applaudit cependant, les hommes par courtoisie, les femmes par sympathie.
Encouragé par cet accueil, qui lui parut triomphal, Oscar crut devoir remettre cela. :
- Sonnet à la femme saoule.
Dit d'une voix mieux assurée, ce petit poème plut... surtout par sa brièveté. Un murmure flatteur, des mouvement divers en accueillirent la chute. Un monsieur sourd clama : "Très bien !..." Une grosse dame blonde se pâma.
Oscar Bidoit salua... et gagna le buffet. Il avait la gorge sèche, le coeur gonflé d'orgueil et portait haut, à présent, un front qui s'offrait aux lauriers.
De la main de Mme Laplanche, il accepta une orangeade ; M. Laplanche lui tendit un gros cigare bagué d'or ; la petite Renée Laplanche sollicita un autographe, et la blonde plantureuse invita le jeune poète à son prochain five o'clock.
C'était la gloire !
A cet instant, M. Bec, officier d'académie, s'approcha du triomphateur, lui mit la main sur l'épaule et, l'ayant discrètement entraîné dans une embrasure, lui tint ce langage énergique :
- Quand on a votre talent, on ne doit pas se contenter des suffrages de quelques birbes hebdomadairement rassemblés par un bas bleu de treizième ordre. Si j'avais, moi, mon cher enfant, ce que vous avez dans le ventre, je voudrais que mon nom fût sur toutes les lèvres, que mes rimes chantassent dans toutes les mémoires et que mes traits fussent gravés dans tous les coeurs féminins !
- Ouais ! répondit le jeune homme avec une amertume sincère, mais évasive.
- Je vous comprends. Pour se répandre, pour se faire connaître, il faut avoir le gousset bien garni et pouvoir sacrifier à la publicité des sommes assez importantes.
- ... et dont, hélas ! je ne dispose pas.
- Je le sais. Votre tenue peu brillante (sauf, toutefois, en ce qui touche le fond lustré de votre pantalon) indique assez nettement l'état piteux de vos finances. Mais je puis faire quelque chose pour vous.
- Ah ! diable !
- Je vais vous offrir vingt-cinq francs, vingt-cinq francs pour avoir le droit de faire reproduire dans les principaux quotidiens le portrait d'Oscar Bidoit, accompagné d'une notice susceptible d'attirer sur lui l'attention des multitudes.
- Mais, alors, vous êtes un mécène ?
- Non. Je suis simplement un homme intelligent. Signez-moi ce petit papier ; confiez-moi votre photo ; fournissez-moi également quelques renseignements biographiques, et, jeudi, dans l'Echo du Soir, commencera le grand tam-tam !
Oscar, radieux, signa le papier, fournit ce qu'on lui demandait et palpa les vingt-cinq balles, dont deux francs en timbre-poste et quatre en tickets de métro.
Notre jeune poète, avec cette petite somme, s'offrit une lavallière, un pipe, un paquet de tabac... et il attendit le jeudi anxieusement, fébrilement.
Il vint enfin ce jour tant espéré... et l'Echo du Soir parut...
Oscar, d'une main tremblante, ouvrit la feuille qui, la première, consacrant sa jeune gloire, allait révéler à la France qu'un poète lui était né.
En première page, point de portrait ; en deuxième, pas davantage... mais soudain, son coeur fit un bond : en plein milieu de la troisième page, son image s'offrait à la contemplation des cent mille lecteurs de l'Echo du Soir.
Complaisamment, le jeune poète s'admira. Sa photo dans un grand journal ! Il n'en croyait pas ses yeux et, pourtant, c'était bien lui : M. Oscar Bidoit (cliché Photographie moderne, Long-le Saulnier).
Une notice commentait le portrait. L'article était assez bref, mias portait un titre prometteur de louanges et d'encens : "La bonne muse".
Il était ainsi rédigé :
"La bonne muse, ce n'est pas Terpsichore, triomphatrice des joies, inspiratrice des foxtrot, jazz-band et autres pilous-pilous ; ce n'est pas Melpomène, ni l'aimable Erato, ni la loquace Polymnie !...
"La bonne muse est la muse anonyme et bienfaisante qui suggéra au docteur Lahitou, de la faculté de Paris, la géniale formule du Baume Kiremplume, régénérateur physique, moral et intellectuel.
"Le jeune homme dont aujourd'hui avec son autorisation, nous publions le portrait, était, il y a deux mois encore, un disgracieux avorton, sourd et complètement idiot. Sa face pustuleuse souriait bêtement ; nulle lueur n'animait le regard lamentable de ses yeux chassieux ; son crâne glabre était rongé par une gourme tenace ; il était incapable d'articuler deux mots. C'était - à vingt-trois ans - une ruine ambulante, incongrue, pitoyable.
"Quantum mutatus ab illo !... Deux flacons de Baume Kiremplume ont effectué cette métamorphose. M. Oscar Bidoit est aujourd'hui un jeune homme normal, agréable, sinon élégant. Il parle comme tout un chacun, et il arbore fièrement une opulente toison. M. Bidoit écrit même de petites poèsie qu'il déclame dans le monde et qui ne sont pas trop mauvaises. Elles seront certainement meilleures après un troisième flacon du Baume Kiremplume du docteur Lahitou (un certains prix dans toutes les bonnes pharmacies)."
A cette lecture, on le conçoit, le pauvre Oscar tomba de haut. Sans se soucier une minute de l'augmentation des tarifs, il adressa incontinent ce télégramme à M. Bec :
"Lu Echo. Indigné. ne sait pas même ce que c'est que le Baume Kiremplume."
M. Bec lui répondit :
"Je suis comme vous, cher monsieur. Oncques ne vis, dans mon existence, un seul flacon de cette drogue ; mais comme le docteur Lahitou m'alloue deux cent cinquante francs par article avec photo, je serais bien bête, n'est-ce pas, de ne pas cueillir toutes les poires qui, pour une somme infime, m'autorisent à les exhiber dans nos plus grands quotidiens... Bien à vous. Adieu. Bec.
"P.S. - Si vous avez besoin de vingt-cinq francs de plus, nous pourrons recommencer cette petite opération avec une autre spécialité."
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(par Jean Bonot.)

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