Le mystère - (conte par Edouard de Keiser)

Publié le par Michel Le Fouineur

On a tout écrit, semble-t-il, sur l'Au-delà. Nous sommes cependant environnés de tant de forces inconnues de nos sciences encore embryonnaires, qu'il est parfois des cas étranges que la raison n'explique pas.
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Bien que les sciences psychiques m'intéressent, je n'avais jamais assisté à des expériences ; je m'en étais, au contraire, défendu à plusieurs reprises, peut-être par crainte de me passionner pour cet immense Incompris. Je m'étais ainsi formé une sorte de croyance qui admettait certaines manifestations et en rejetait d'autres, sans preuves, sans études sérieuses, comme on accepte plus ou moins des théories scientifiques audacieuses avec lesquelles on ne devra jamais avoir de contact. Si la formation de l'ectoplasme ou l'appel d'une célébrité antique dans le pied d'un guéridon me laissaient profondément incrédule, je croyais à l'existence de forces inconnues, émanées de notre esprit et de notre âme, forces invisibles, immesurables encore comme l'étaient l'électricité et les ondes il y a deux ou trois siècles, mais dont l'homme parviendrait, un jour à déceler les lois. Bien entendu, cette conception écartait toute idée que l'Au-delà pût s'occuper de mes affaires et s'intéresser, de son séjour infini, à la pauvre molécule affolée que doit représenter notre globe. J'en étais à cette formule assez simple, qui avait au moins pour résultat de me permettre une quiétude parfaite, lorsque je fus mêlé à l'étrange aventure que voici.
Plus souvent qu'on ne pense, le destin d'une grande amitié est de faire épouser deux amies et il ne faut chercher là aucun jeu du hasard. Voilà plus de douze ans, mon ami Pierre et moi, nous sommes ainsi devenus les maris de deux amies d'enfance, qui fréquentaient le même monde et dansaient aux mêmes bals. Les noces se firent ensemble, et, dès l'année suivante, nous avons trouvé charmant de louer une grande propriété, à la mer ou dans la montagne, et d'y voir nos enfants grandir les uns près des autres.
Lorsqu'ils furent entrés comme internes dans un même lycée, Pierre me dit :
- Nos aimons tous deux la chasse. Pourquoi ne louerions-nous pas quelque chose en Sologne, pour y passer l'automne ?
- Une si longue absence plaîra-t-elle à ta femme, surtout au moment où renaît la vie de la capitale ?
- Elle ne demandera pas mieux que de se secouer. Je sais ce qu'elle a... Un nervosisme extraordinaire...
- Il n'y parait pas ! Son caractère conserve une égalité parfaite et enviable.
- Ce nervosisme est plutôt intérieur... je dirais même subconscient, si l'on n'avait abusé de ce mot.
- Je ne te comprends pas.
- Oui... C'est bizarre... Et je n'y cherche pas d'explication... Depuis quelque temps, par exemple, Hélène a des rêves toujours semblables, où elle se revoit petite fille.
- Des souvenirs d'enfance ?
- Non. Elle se trouve dans un cadre qui n'était pas le sien, et avec une netteté de détails tout à fait surprenante. Quand elle me raconte ces rêves, il me semble qu'ils se font suite, que, par tranches, ils veulent reconstituer une phase d'existence, ce qui ne serait rien, s'ils n'apportaient pas chaque fois, des détails pénibles : souffrances morales, longues stations auprès d'une malade, apprêts de deuil... Peu à peu, elle s'est impressionnée, et maintenant, elle en arrive à craindre le sommeil.
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Mon projet d'aller en Sologne, où les lycéens viendraient passer les vacances de Noël, enchanta Hélène. En y repensant,, je crois qu'elle y répondit comme à un appel. Alors que nous hésitions entre plusieurs localités, ce fut elle qui guida nos recherches, s'adressa aux agences, lut des bulletins immobiliers. Obéissait-elle déjà à une suggestion mystérieuse ? Sans qu'elle pût s'en rendre compte, son libre arbitre se soumettait-il à une force inconnue, qui dirigeait ses actes après avoir suscité ses rêves ?
Elle ne retint qu'une seule annonce, qu'elle trouva très vite. Il s'agissait d'un petit manoir, dans une localité dont je veux taire le nom, car je ne me reconnais pas le droit de mettre en scène des personnages qu'un pseudonyme ne suffirait plus à déguiser.
- Allons-y en auto, dimanche prochain, proposa-t-elle.
La propriétaire avait quitté l'immeuble pour habiter une villa située à plusieurs kilomètres. Elle nous avisa qu'un domestique nous ferait visiter l'habitation et ses dépendances.
Durant le trajet, Hélène fut plus exubérante, pus jeune que d'habitude.
- Le pays est très bien... et des plus giboyeux, nous dit-elle soudain.
- Tu n'y es jamais allée ! s'exclama Pierre.
- Si... Je le connais...
- Par exemple !... Et comment ?...
- Je ne sais pas...
Elle se tut, toute gaieté morte. Évidemment, sa réponse l'étonnait elle-même, et elle en cherchait, non le motif, mais l'origine...
L'auto freina devant une bâtisse de briques, à tourelles d'angles, vers laquelle menait une drève de tilleuls.
- Le dernier a été abattu par la foudre, dit Hélène au moment où la voiture tournait dans l'allée.
Pierre éclata de rire.
- C'est du sortilège !...
Pourtant nous dûmes nous rendre à l'évidence. A droite, le dernier arbre manquait.
Pierre ne riait plus. Il répétait :
- Voyons... M'expliqueras-tu ?... M'expliqueras-tu ?...
Mais elle ne faisait plus attention à nous. Son esprit s'était détourné de notre présence. Il semblait qu'elle fût venue seule. Un vieil homme, mal rasé et coiffé d'un bonnet grec, s'avançait à notre rencontre. Ce fut Hélène qui parla :
- J'avais écrit que je viendrais voir la propriété - décidément, il n'était plus question de nous -, mais je me rends compte que c'était inutile. Je la connais...
- Madame est déjà passée par ici ?
- Non... C'est la première fois que je viens en Sologne.
Croyant être logique, le vieillard répondit avec un sourire entendu :
- Si madame n'est jamais venue en Sologne, bien sûr qu'elle ne peut pas connaître la maison.
Hélène haussa les épaules.
Dans le hall, elle désigna un coffre à bois de belle apparence :
- Pourquoi l'a-t-on déplacé ? Il était mieux à gauche, près de l'escalier.
Le domestique sursautait :
- C'est vrai, pourtant, qu'il était là... Je m'en souviens... Il y a bien trente ans...
Cependant, elle montait à l'étage, suivie par le serviteur médusé. Elle alla tout droit à la quatrième porte, essaya d'ouvrir.
- Non, madame... Pas celle-là... intervint le domestique.
- Pour quel motif ?
- Je vais expliquer à madame... Le propriétaire ne loue pas cette chambre. Elle doit rester fermée.
- Vous en avez la clef ?
- Bien sûr. Mais il m'est défendu d'ouvrir.
- Vous l'ouvrirez, mon brave homme. Je la connais, cette chambre. J'y ai passé mon enfance, entendez-vous...
- Madame m'avait dit tout à l'heure...
- Je sais comment elle est... Sur la commode, à droite de la cheminée, il y a encore la statue de la Vierge, enluminée de bleu et de rose... J'ai si souvent compté les bouquets d'iris des rideaux... Est-ce que je me trompe ? Une gravure représente David. Une autre Rebecca au puits.
Elle s'énervait, parlait plus vite. Le vieillard était blême.
- C'est exact... Tout est bien comme ça, bredouilla-t-il.
- Et bien alors, ouvrez...
- Je regrette de na pas pouvoir satisfaire madame. Mais on a quitté la maison à cause de cette chambre. Tout un an, madame y avait couché, et puis, un beau jour, elle a eu des hallucinations. Elle voyait un fantôme... Une femme qui revenait, toutes les nuits... Nous nous sommes sauvés d'ici... Sans doute je n'aurais pas dû le raconter... Ça va faire du tort pour la location... Mais tout ce que madame a dit est tellement extraordinaire !...
- Non ! Non ! Ça ne m'enpêchera pas de louer ! s'écria Hélène. Les revenants n'existent que dans la cervelle des peureux...
Elle redescendait.
- Vous vous mettrez près du chauffeur, dit-elle au domestique. Et vous nous conduirez chez votre maîtresse.
Durant le trajet, elle ne murmura que ces mots :
- Comme tout est resté pareil !
A la lisière du village voisin, le domestique nous arrêta devant une villa très moderne, très blanche, qu'entourait un jardin bien fleuri. Nous fûmes introduits dans un salon anglais. Il semblait qu'on eût pris grand soin de s'entourer de nouvelles choses, dont le style même ne provoquerait jamais de lointains souvenirs. Une femme de chambre nous pria de patienter quelques minutes.
- Assieds-toi, Hélène, fit Pierre qui craignait pour les nerfs de sa femme.
Elle ne parut pas l'entendre. Debout, au milieu du salon, elle regardait avec une fixité maladive la porte par laquelle on entrerait. Allait-elle aussi reconnaître les gens ?...
Le battant s'ouvrit. Une dame aux cheveux blancs s'avançait. Non. Hélène ne la reconnaissait pas. Elle demeurait indifférente.
Mais quand la dame leva les yeux sur sa visiteuse, nous la vîmes porter ses mains à sa poitrine. Elle hurla :
- La revenante !... La revenante !...
Et elle s'effondra sur la parquet...
Pierre entraînait sa femme. Tandis que les domestiques accourus donnaient des soins à la malade, nous repartions, assez lâchement, je l'avoue, et sans regarder en arrière.
Depuis lors, nous n'avons jamais parlé de cette aventure. Que fut-elle ? Ensemble de coïncidences extraordinaires ? Manifestations de l'Au-delà ? Prodiges possibles de la Réincarnation ? Je ne sais. Je n'ose conclure. Mais, quand j'y repense, je sens encore le frisson glacé qui me parcourut l'échine en entendant la vieille dame pousser son cri d'épouvantable terreur.
Je ne cherche pas à expliquer un phénomène dont la portée m'échappe. Ni à me faire l'apôtre de doctrines que le mysticisme, engendré par la guerre, a mis à la mode. Je raconte ce que j'ai vu, simplement. Je fus un témoin tout simplement et je signe un témoignage, dont le mystère, pour moi, demeure tout entier.
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Edouard de Keiser.

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