La logique d'Anatole (par Daniel Riche)

Publié le par Michel Le Fouineur

Tout en prenant le café, le gros Gerbilote jeta, doctoral :
- Si la vie est trop chère, c'est la faute des consommateurs ; avec un peu d'entente, elle baisserait à rien.
- Oh ! oh ! fis-je, incrédule.
- Il n'y a pas de oh ! oh ! Le pain augmente, personne n'en mange plus. La viande est à un prix exagère, on s'en passe. Les légumes sont le double de leur valeur, on les laisse aux marchands. Ainsi pour le beurre, le lait, le vin, etc. Alors, mon vieux, tu verras si les mercantis deviendront gentils et changeront leurs étiquettes. C'était simple, à la portée de tous, seulement il fallait y penser. C'est quelque chose comme l'oeuf de Christophe Colomb.
- Avant toi, bon Gerbilote, déclarais-je, M. de la Palisse avait songé à ce régime de restriction pour ses chevaux, seulement ils sont morts le jour où ils avaient pris l'habitude de vivre sans manger ; alors, tu comprends, en face de l'expérience de M. de la Palisse, je préfère encore payer ma côtelette trop cher.
Mon ami d'enfance, les bras croisés sur la poitrine, me regarda méprisant.
- Vous êtes tous des crétins ! Vous vous plaignez et vous ne voulez vous imposer aucun sacrifice ; alors, ne réclamez pas. Quant à moi, je lutte.
- Tu ne mange plus ?
- Si. Mon système n'a de valeur que si l'ensemble de mes concitoyens l'appliquait ; seulement, il y a des tas de circonstances où je bataille tout de même contre l'augmentation qui monte toujours. Tiens, nous arrivons aux vacances ; naturellement, messieurs les professeurs demandent de l'augmentation pour faire passer les brevets, sans se préoccuper des impôts dont nous sommes accablés. Aussi, ais-je décidé que mon petit Anatole se passerait d'eux, pour bien leur montrer qu'ils ne sont pas indispensables. Pour te permettre de digérer le déjeuner que je viens de t'offrir, tu vas lui faire passer son examen de fin d'année, ce qui me permettre de lui offrir une bicyclette en récompense. Ne fais pas la grimace, tu ne le regretteras pas. Mon fils est un petit drôle des plus intelligents ; s'il ne t'épate pas, c'est que tu n'es pas digne d'être mon ami.
Se levant, Gerbilote hurla :
- Anatole !... Anatole !... Viens tout de suite, garnement !
Bientôt, le fils légitime de mon copain et de son épouse fit son entrée. Il avait des cheveux roux en broussaille, des yeux languissants et une peau étoilée de taches de rousseur.
- Il est beau, mon gosse ! remarqua orgueilleusement le père.
- Magnifique, répondis-je, en remerciant du bon déjeuner, et, prenant une mine de circonstance, je commençai mon interrogatoire.
- Voyons d'abord l'histoire. Mon petit ami, voulez-vous me dire quel a été le fils de Henri IV ?
Anatole eut un petit sourire dédaigneux, la question était vraiment trop facile, et, condescendant, répondit :
- Henri V.
- Ce n'est pas exact, intervint le père, mais c'est logique; continue.
- Ça suffit peut-être pour l'histoire, passons à la grammaire. Quel est le masculin de ''reine" ?
- C'est Rhin, monsieur.
- Et le féminin de "loup" ?
- C'est "loupe".
- Qu'est-ce qu'un oeuf ?
- Un substantif.
- De quel genre ?
Anatole me regarda d'un oeil torve - je lui tendais un piège - et, après une seconde de réflexion, répondit :
- J'peux pas dire d'avance, monsieur ; il sera masculin ou féminin suivant qu'il en sortira un coq ou une poule !
- Crois-tu, exulta Gerbilote, quelle logique implacable pour un enfant de moins de douze ans ! Tu es épaté ?
- Un peu, répondis-je.
- Continue ; interroge-le maintenant sur les mathématiques, tu vas voir.
- Avez-vous fait des racines carrées, mon petit ami ?
Anatole secoua négativement sa tignasse emmélée.
- Non, monsieur, notre maître ne nous a jamais parlé de la forme des racines ; d'abord, à l'école, on n'étudie pas l'agriculture.
-Soyons donc plus simple. Je prends une pêche, je la coupe en quatre morceaux, j'en mange un, puis deux, puis trois, puis quatre, que reste-t-il ?
- Le noyau, monsieur !
A cette réponse, je crus que Gerbilote allait périr d'une congestion, tout son corps se tordait dans un spasme de rigolade.
- Il te colle, mon vieux, bégayait-il, il te colle ; jamais tu n'aurais pensé au noyau, c'est magnifique ; va, continue.
- Étant donné, jeune Anatole, que vous sentez avec le nez, que vous voyez avec les yeux, pouvez-vous me dire avec quoi vous goûtez ?
- Oui, monsieur, je goûte avec du pain et des confitures !
Devant mon effarement toujours grandissant, Gerbilote, enthousiaste, déclara :
- Mon fils est un prodige ! Je ne t'autorise plus qu'à lui poser une seule question, car je ne voudrais pas le faire mourir d'un transport au cerveau.
Pour complaire au camarade, je fis un dernier effort.
- Mon petit ami, je doute que vous soyez un grand savant, mais vous pourrez très bien devenir, comme votre père, un fort honorable commerçant ; alors, dites-moi un peu qu'est-ce que le coton ?
- Le coton, ah ! si je connais le coton ! C'est ce que maman met dans ses oreilles et ma grande soeur dans ses mollets !
Sur cette dernière réponse, comme il faisait très chaud, complètement abruti, je tombai en diguedille, tandis que Gerbilote, orgueilleux père du cancre Anatole, s'étranglait de rire.
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Daniel Riche.
 
 
 
 

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