La tragique expérience (par H. De Fels) - 1/2

Publié le par Michel Le Fouineur

Est-il vrai, est-il possible, que les mêmes lieux attirent mystérieusement les mêmes événements reproduits à des intervalles très longs ? C'est pour en chercher la démonstration que le héros de cette nouvelle se livre à la tragique expérience que l'on va lire.
¤¤¤¤¤
Ce matin-là, Jean-Pierre Toulas avait convoqué à sa vigne, pour l'aider à la vendange, deux jeunes filles du hameau des Vertesses, et le père Milon, vieux fonctionnaire retraité, qui augmentait ses petites rentes en acceptant, à l'occasion, les besognes les plus diverses. A 9 heures, Jean-Pierre n'était pas encore arrivé. En l'attendant, et bien qu'il dût apporter les paniers sur sa charrette, les deux petites et le bonhomme avaient commencé à cueillir le raisin, le beau raisin mûri dans la chaleur et la clarté du soleil qui éblouit, d'un bout de l'année à l'autre, les coteaux du Rhône. Faute de récipients, les grappes d'or étaient amoncelées en tas au creux des sillons. De temps à autre, le père Milon redressait la taille pour regarder, au long du chemin aveuglant de poussière, si le retardataire ne venait pas. A chaque fois, il murmurait avec une moue de ses vieilles lèvres :
- Ah ! les amoureux !
Jean-Pierre avait épousé, depuis peu de temps, Mireille Radiou, dont le père possédait une métairie près de la fontaine de Vaucluse. La fille était belle : gracieuse et fine, avec un regard de velours sombre derrière de longs cils, un teint de rose sous le casque noir des cheveux, et un sourire qui laissait admirer deux rangées de perles telles que n'en pouvait montrer, dans leurs écrins, aucun bijoutier d'Avignon. On la disait coquette, ambitieuse, incapable même de se contenter longtemps du petit bien possédé par son mari ; mais elle l'aimait ; ils s'aimaient, et, chaque soir, elle allait le chercher au champ. Ils s'en revenaient tous deux serrés par la taille, formant, au soir tombant, un couple d'une rare élégance rustique ; lui, robuste et svelte, avec un masque grave de Romain ; elle, menue, légère et toute éjouie. Ils habitaient une petite maison blanche, au toit de tuiles rouges, aux contrevents bleus, à l'entrée du village, sur le bord de la route, presque à l'angle de l'allée des platanes qui conduisait au château de Virepierre. Un vieux château entouré encore de ses douves, gardé par son pont-levis, qui défendait autrefois de ses robustes murailles, de ses tours énormes, la route des bords du Rhône. De sombres légendes couraient sur les seigneurs qui avaient habité là ; mais elles étaient vieilles, si vieilles qu'elles n'effrayaient plus personne, et c'est à peine si l'on ajoutait foi à la tragédie qui avait ensanglanté l'antique forteresse au début de la Révolution : l'assassinat du jeune comte de Virepierre et de sa femme, couple charmant de tourtereaux, par une brute cupide qui avait été leur fermier. Comment penser à mal devant ce château, aujourd'hui d'aspect si débonnaire par tant de lierre et de clématites, qui, montés à l'assaut des pierres redoutables, en avait fait un vaste écran vert, bouchant les meurtrières d'où sifflaient les flèches et les trous d'où coulait le plomb fondu. Mieux encore, le temps, dont la fantaisie parfois touche à l'ironie, avait affaissé de telle manière la toiture du donjon que celui-ci semblait avoir mis de travers un chapeau pointu sous le ciel clair et gai de Provence.
Cependant, dans la vigne de Jean-Pierre, le père Milon s'inquiétait.
- Fillettes, attendez-moi ici, je vais aller secouer ce paresseux.
Il dit, prit son bâton de merisier, jeta sa veste sur les épaules et descendit vers le village. Quand il arriva devant la maison de Jean-Pierre, il s'étonna que la porte et les contrevents fussent fermés. Il frappa de sa canne aux volets, hurlant :
- Ohé ! les fainéants !
Rien ne lui répondit. Un voisin qui passait, s'arrêta.
- Lui, si lève-matin, dit-il. Sûr, il y a quelque chose de pas clair.
De nouveaux appels à pleine voix et des coups sur la porte restèrent vains. Les désoeuvrés du voisinage furent vite alertés. Un petit cercle de gamins se forma, et, comme il s'agissait d'être bruyant, ils s'en donnèrent à coeur joie, tellement que les taloches commencèrent à pleuvoir ; car, s'ils ne réveillaient personne dans la maison, ils empêchaient les commentaires des curieux assemblés. Et les commentaires sont rapides dans un bourg de Provence. On parlait d'assassinat. Des romanichels avaient été entendus, au cours de la nuit, traversant le village dans leurs lamentables carrioles. Quelqu'un affirma avoir aperçu, le matin, un trimardeur portant un sac lourdement plein. Il s'était enfui et devait être encore caché dans les petits arbustes qui bordent le Rhône.
Les gendarmes arrivèrent. Il fut décidé de forcer la porte, ce qu'exécuta avec dextérité le serrurier, que l'on n'eut pas besoin de chercher. Il se trouvait au premier rang de la foule, le rossignol en main.
L'intérieur de la maison n'indiquait rien d'anormal. Toutes choses étaient rangées dans l'ordre le plus parfait que l'on puisse demander à une bonne ménagère, dans la cuisine comme dans la pièce commune. La chambre, où rien ne traînait, était vide ; le lit n'avait pas été défait, la couverture, simplement préparée. Aucun être vivant dans toute la maison, si ce n'est le chat qui dormait sur un fauteuil et qui, à l'arrivée de tout ce monde, s'était dressé nonchalamment, à la manière d'un prince recevant à son petit lever.
Un peu déçu de ne rien trouver qui correspondît aux hypothèses redoutables de leur imagination, les assistants restaient perplexes. Un des gendarmes sortit pour aller rendre compte à son brigadier. Il rencontra, devant la maison, le docteur Rica, l'actuel propriétaire du château de Virepierre. C'était un petit homme sec, au regard dur, sous des sourcils épais et blancs. Bien qu'il donnât gratuitement ses soins à qui le demandait, il était plus craint qu'aimé. On le prenait pour un savant, un personnage appartenant à un autre monde, à un monde lointain.
- Son travail, c'est sur l'hérédité, disaient les bonnes femmes ; car l'instituteur avait affirmé qu'il était l'auteur de divers ouvrages sur les tares héréditaires.
De fait, il aimait à poser aux uns et aux autres des questions sur les vieilles histoires de famille, les liens de parenté, et il en tirait des conclusions à propos des circonstances présentes. Mais, si sa curiosité se montrait vite, celle des habitants du bourg à son égard ne pouvait guère dépasser les fossés du château, où il vivait seul, sans parent ni ami, dans une enceinte qui eût contenu à l'aise tout le village. Il n'occupait, il est vrai, que quelques pièces du bâtiment situé au fond de la cour d'entrée et que flanquaient, à droite et à gauche, deux tours, elles-même reliées aux murailles extérieures.
Ceux qui étaient admis à Virepierre : les fermiers du docteur, quelquefois des fournisseurs, le notaire avec lequel il entretenait un certain commerce d'amitié, le médecin, petit homme inquiet qui eût craint de ne pas demander l'avis du "savant" dans les cas graves, tous ceux qui avaient traversé le pont-levis ne connaissaient que cette cour d'entrée fort étroite et le cabinet du docteur, auquel on accédait, au premier étage, par un large escalier de pierre.
Cependant, le notaire et le médecin avaient pris collation, à diverses reprises, dans une longue galerie du rez-de-chaussée, que décoraient, entre les fenêtres, d'admirables gobelins, sous lesquels une console ou un bahut d'un travail précieux supportait quelque buste de terre cuite ou de marbre.
Mais, au-delà de ce corps de logis habité, nul n'avait jeté le moindre regard sur les autres cours et les autres bâtiments, que dominait le donjon central et qu'enfermaient des énormes murailles, aujourd'hui envahies par la verdure et sur lesquelles, ça et là, avaient poussé des arbustes sauvages. Les enfants eux-même, n'avaient pas tenté d'escalade, moins par peur du peuple de rats et de hiboux qui devaient habiter ces ruines que par celle qu'inspiraient les domestiques du docteur, deux grands escogriffes noirs, qu'il avait ramené d'un voyage en Afrique. Ces deux personnages, qui ne connaissaient que quelques mots de français,, ne parlaient guère lorsqu'ils s'en venaient, pour quelque course, chez les commerçants, et, si on les interrogeait, ils ne répondaient, d'ordinaire, que par un bruyant et large rire, découvrant une terrible mâchoire blanche. On n'invoquait pas d'autre croquemitaine dans le village pour rendre tranquille les petits.
Tout cela n'indiquait rien de bien redoutable, et le petit mystère, dont semblait s'entourer l'existence du docteur Rica, n'aboutissait qu'à augmenter sa considération auprès de tous. Aussi le gendarme, en l'apercevant au sortir de la maison de Jean-Pierre, se montra-t-il heureux de pouvoir obtenir sur la disparition du couple l'opinion d'un tel homme, et il lui raconta l'aventure.
- Peuh ! répondit le docteur, il faudrait étudier leurs antécédents et leur filiation pour savoir d'où leur vient le goût de la fugue.
Le gendarme remercia, comme s'il avait compris, et continua sa route.
Une première enquête sur la disparition de Jean-Pierre et de sa femme ne fournit aucune indication ; des magistrats, venus d'Avignon, en entreprirent une nouvelle, sans plus de résultat. Progressivement, l'inquiétude des voisins se calma, puis, dans le village, on parla d'autre chose. Un fois, cependant, la femme du maréchal ferrant raconta, à qui voulut l'entendre, que, rentrant fort tard d'un petit pavillon qu'elle possédait aux environs, elle avait fait une étrange rencontre.
Sur la route du bord de l'eau, que baignait le clair de lune, elle avait vu s'avancer, au galop de deux magnifiques chevaux, une berline de l'ancien temps, conduite par un postillon chamarré d'or. Il lui sembla avoir reconnu à l'intérieur de la voiture, dans des costumes comme on en voit sur les gravures d'autrefois, Jean-Pierre et sa femme. La berline avait passé rapidement, et elle avait eu très peur. Ses auditeurs, eux, eurent peur pour sa raison, et son mari finit par lui interdire de divaguer davantage sur pareil sujet.
Quelque temps après ces événements, une nouvelle disparition fut signalée, mais celle-ci n'émut personne. Il s'agissait d'un triste sire, paresseux et ivrogne, qui vivait dans une masure de terre battue, à l'autre extrémité du pays. Il était coutumier de mauvais tours, et c'est tout juste s'il avait évité jusqu'alors la prison. On le désignait par le sobriquet de Lou Noirot, en raison de la saleté repoussante de son visage. Quand on connut sa disparition :
- Bon débarras, dit-on, qu'il aille se faire pendre ailleurs.
Mais, un matin, l'on trouva le docteur Rica assassiné dans son cabinet de travail du château de Virepierre. Lou Noirot lui avait fendu le crâne d'un coup de hache, puis il s'était enfui en hurlant à travers le village :
- Mort à nos maîtres !
On l'avait arrêté sur la route.
¤¤¤¤¤
(à suivre)
 

Publié dans coin lecture

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article