Choute devient économe (par Henry Méguin)

Publié le par Michel Le Fouineur

Depuis quelques temps, Choute se piquait d'économie. C'est pourquoi il me fallait redouter le pire.
Elle s'était mise à éplucher, non les légumes, mais les comptes de la bonne qui a parfois reconnaissons-le, sur la mathématique des quatre règles des notions un peu ahurissantes. Choute ne bornait pas là sa censure. Elle contrôlait d'un oeil soupçonneux les paquets de linge revenus de la blanchisseuse et aurait volontiers ameuté tout le quartier pour un mouchoir manquant.
L'autre joue, Choute bondit sur une annonce de journal qui disait :
Aux Galeries Choses,
Grande exposition de Blanc.
Puis suivaient les prix de quelques objets particulièrement avantageux que Choute énuméra avec des gloussements de délectation.
- Non ! mais tu te rends compte! Des combinaisons à 150 francs ! C'est donné ! Et ça ? Des bas à cinquante francs la paire § Mais ils vont se ruiner, ces gens-là ! J'irai dès demain, et je réaliserai un bénéfice sec de 20 %.
Le lendemain, au petit matin, Choute était levée. Elle avait dressé une liste méticuleuse de tous les articles qu'elle désirait acquérir et qui ne m'apparaissaient pas, je l'avoue, très indispensables. Mais Choute proclamait, en poussant des clameurs de triomphe qu'elle pensait pouvoir s'en tirer avec six ou sept cents francs et qu'il lui resterait même peut-être de quoi s'offrir le thé. Lancée dans ces considérations, Choute s'habilla, se déshabilla, se rhabilla, tant et si bien qu'elle se trouvait de deux bonnes heures en retard sur l'horaire prévu. Elle fit enfin une sortie majestueuse et disparut.
Quand je la retrouvai, le soir, elle nageait littéralement dans un océan de combinaisons, de bas, de rubans, de coupons, et d'une foule d'autres matériaux auxquels j'eusse été bien en peine d'attribuer une destination quelconque.
- Mon chéri ! dit-elle en me sautant au cou, j'ai réalisé des affaires épatantes ! Ah ! tu peux bien te féliciter d'avoir une petite femme aussi débrouillarde et économe !
- Alors, c'est parfait ! hasardai-je. Ainsi, tu as ton bénéfice de 20 % ?
- Tu parles ! Et, cependant, j'ai eu pas mal d'anicroches, va !
- Quoi ?
- D'abord, j'étais très en retard, ce matin, et j'ai pris un taxi, parce que, tu sais, les Galeries Choses, c'est au diable !
-Oui, et puis...
- Et puis, naturellement, j'ai pris encore un taxi pour revenir, vu que j'étais chargée comme un baudet.
- Bien entendu !
- Ensuite, il m'est arrivé un petit malheur : je me suis frottée par mégarde contre un bec de gaz repeint de frais, ce qui fait que mon manteau de kasha est tout taché de peinture. Mais ce n'est rien, parce que, pour une centaine de francs, la teinturière me le remettra presque à neuf !
- Bon, si tu crois que...
- Attends donc ! Dans la foule, il y a un adroit filou qui m'a dérobé mon argent dans mon sac et...
- Bigre ! Combien ?
- Oh ! peu de chose ! J'avais pris mille francs. J'en ai dépensé sept cents environ. I devait me rester dans les trois cents francs environ. Une misère !
- Sacré nom d'un chien ! Comment ! Tu as gaspillé mille francs dans ta journée, payé quarante francs de taxi, gâché un manteau tout neuf, et tu appelles ça une excellente affaire !
Choute me considéra d'un oeil où passait un étonnement faussement douloureux.
- Bien sûr, une ex-cel-len-te af-fai-re ! Mais, malheureux, tu ne songes donc pas un instant que, si au lieu d'aller aux Galeries Chose...
- ???...
- ...j'étais allée aux Galeries Machin, eh bien, ça m'aurait coûté au moins trois fois plus !
- ???...
- Tiens ! les hommes sont trop bêtes ! Décidément, ils ne comprendront jamais rien à l'économie !
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Henry Méguin.

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