Rolling Stones, ça roule toujours !
C'était le 26 avril 2006. Keith Richards, le guitariste des Stones, est en vacances au Wakaya Club, luxueux hôtel des îles Fidji, avec Ron Wood, autre guitariste du groupe. Il chute du cocotier où il est assis. Commotion cérébrale, hôpital, opération du cerveau en Australie quelques jours plus tard et annulation de la tournée européenne des Stones. Ironie du sort : le guitariste, connu pour ses frasques toxicomanes, était en parfaite maîtrise deses moyens. L'histoire est digne d'une séquence du rockumentaire de Rob Rainer, This is Spinal Tap (1984) qui raconte les déboires d'un groupe de métal à la carrière aussi fulgurante qu'éphémère. La carrière des Stones, au démarrage fulgurant, ne peut pourtant pas être qualifiée d'éphémère, même si certains critiques musicaux estiment que le groupe est mort dans les années 1970, avec l'album It's Only Rock'n Roll (1974). La chute, puis le retour, à l'image de Keith Richards qui s'est relevé, et revient en pleine forme pour secouer les stades.
Et c'est grâce à une constante : le groupe a toujours su entretenir son statut de mythe vivant. Peu de groupes ont connu une carrière scènique aussi régulière. Car si la critique semble avoir décroché depuis un moment, les enfants terribles du rock peuvent compter sur des générations de fans plusieurs fois renouvelées, ne se séparant qu'à de rares occasions de leur t-shirt noir orné d'une grosse bouche rouge tirant la langue, l'emblème du groupe. Les Stones sont toujours cités en référence et, dans les lycées, on s'échange même les vieux vinyles retrouvés au grenier dans les cartons de souvenirs paternels. En opposition à l'image asseptisée du groupe aujourd'hui, la jeune génération y retrouve l'essence du rock'n'roll, aux côtés des Stooges ou des Ramones.
Autre aspect célèbre des Stones, l'image "sexe, drogue et rock'n'roll" qui a fait sa réputation dans les années 1960 et que le groupe véhicule toujours. Et pourtant, dans les années 1990, c'est plutôt le trio "jet-set, désintoxication et business lucratif" qui lesz caractérise. A partir de Steel Wheels (1989), un album qui marque un certain retour aux sources, les auteurs de Sympathy for the Devil font fi de leur posture rebelle pour épouser les circuits de l'industrie musicale moderne, en entamant la tournée des stades. Le groupe capitalise sur ses vieux morceaux, à coup de best of ou de rééditions, comme le coffret Jump Back '71-'91 (1993), Forty Licks (2002), un coffret peu élégant qui regroupe les 40 meilleures chansons du groupe. Quant aux albums originaux, is sont inégaux, et malgré deux ou trois chansons excellentes, passent vite inaperçus.
A chaque interview, les membres du groupe revendiquent ne boire que de l'eau, comme Mike Jagger, ou du thè, comme Keith Richards. Mieux, ils l'assument. Ils profitent de leur vie de famille et apprécient une existence loin des frasques de la ville : Mick Jagger est devenu châtelain, à Pocé-sur-Cisse, près d'Amboise, en Touraine, et est un père exemplaire. On a connu plus rock'n'roll comme attitude certes, mais il faut bien que vieillesse se passe !
Si le groupe demeure fidèle à ses origines, c'est essentiellement grâce à la scène. Chacune de leur prestation dégage une énergie folle, un amour du rock et des envolées de guitare, et surtout plaisir d'être là, tout simplement. Il faut voir le sourire béat de Ron Wood, le guitariste, quand il entre sur scène, pour comprendre que cet alcoolique cyclique, dont les optimistes soulignent la volonté de s'en sortir, est le plus heureux des hommes quand il parvient à faire vibrer le stade.
A l'origine de la création des Rolling Stones, une histoire improbable comme seuls les groupes de rock peuvent les vivre. Sur un quai de gare, Mick Jagger, membre avec Keith Richards du groupe de blues-rock Little Boy Blue and The Blue Boys, transporte un vinyle best of de Muddy Waters. Sur le même quai, Brian Jones, un jeune guitariste prodige, qui, à vingt ans, a déjà une vie très agitée, entre alcool et femmes. Il repère le vinyle, et rejoint peu après les Blue Boys qui se rebaptisent Rolling Stones, du nom d'un des titres de Muddy Waters. Le groupe se fait remaquer en 1962 au Marquee, un club de Londres, en plein boom du Swinging London, et surtout en pleine folie Beatles. Seule solution pour les Stones : prendre le contrepied des scarabées et de leur apparence de gendres idéaux. Et donc de ne plus apparaître, comme lors de leurs premières prestations à la télévision, en costume cravate. C'est la rencontre avec leur futur manager, Andrew Long Oldham, qui va les décomplexer : les musiciens prennent un air de méchants garçons sulfureux et deviennent des anti-Beatles, un débat qui n'est toujours pas clos. Même s'il ne faut pas le dire aux fans, c'est bien avec un titre écrit par Paul McCartney et John Lennon, I Wanna Be your Man, que les Stones ont commencé leur carrière discographique.
La gloire et les tournées sont émaillées de scandales, saccages de chambres d'hôtel, orgies et affaires de drogue. Une période plus ou moins bien vécue par les membres du groupe. Brian Jones, pierre angulaire du groupe, supporte mal d'être évincé par le tandem Jagger-Richards. A la fin des années 1960, il a complétement sombré dans l'alcoolisme et la cocaïne, ne participe plus aux enregistrments et se fait renvoyer par le groupe. Il est rtrouvé noyé dans sa piscine. Mick Taylor prend sa place. 1969 n'est pas vraiment "une année érotique" pour les Stones : une bagarre éclate lors d'un de leur concert à Altamont, aux Etats-Unis. Un spectateur noir est tué par un membre de sécurité, assuré par les Hell's Angels. Un fait divers teinté de racisme, peu après le scandale de la chanson Paint is Black ("peins-le en noir", qui raconte une vision pessimiste du monde) parfois interprétée aux Etats-Unis par Paint it, Black ! ("peins-le, Noir !")
Heureusement, les Stones surmontent cette année sombre et vont, au début des annnées 1970, écrire quelques-unes de leurs plus belles chansons.
Exile on Main Street est l'apogée du groupe.
Composé et enregistré en France, sur la Côte d'Azur, il est suivi d'une tournée triomphante aux Etats-Unis. Le duo Jagger-Richards perd cependant de sa créativité avec l' addiction du guitariste à l'héroïne. Les autorités françaises refusent de le laisser entrer sur le territoire. L'album qui succède à Exile..., Goat's Head Soup, est un échec, les compositions manquent d'inspiration.
Heureusement, le groupe existe encore sur scène. Jusqu'aux années 1990, les Stones sont maintes fois interpellés pour possession de drogue et ne font pas la une des journaux pour les raisons qu'ils souhaiteraient.
Malgré cette histoire en dent de scie, les Rollings Stones ont une constante : leur public. Les albums qui n'ont pas marché ont souvent été suivis de tournées triomphales, à guichets fermés. C'est encore le cas aujourd'hui : partout sur leur passage, les Stones sont ovationnés. Et contrairement à la chanson de Bob Dylan, Like a Rolling Stones (l'histoire d'une errance amoureuse, écrite en 1965, qui n'a aucun lien avec le groupe mais qu'ils ont reprise à leur compte), les pierres qui roulent ne cherchent pas leur voie ; ils l'ont trouvée depuis déjà très, très longtemps.
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(source : Directsoir n° 171 vendredi 15 juin 2007)
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