La touchante idée d'Antonin (par Max Luirain)
Un jour le père Mouret, maître horloger du canton, fut trouvé mort dans sa boutique ; ses neveux s'emparèrent de ses quelques meubles, fermèrent la maison, et Antonin Rigoulet, le dernier apprenti du brave homme se trouva sans ressources.
La seule parente d'Antonin, sa grand-mère, usait ses dernières forces dans des ménages. Partager un pain si durement acquis, le jeune garçon ne l'eût pas voulu ; il rêvait, au contraire, de faire un sort plus heureux à la bonne vieille, dés qu'il serait ouvrier.
Mais comment le devenir, à présent que le père Mouret était parti ? L'autre horloger du village avait son personnel et chez lui on ne payait pas les apprentis, alors que le bon M. Mouret lui assurait de quoi vivre.
Le pauvre garçon en fut réduit à entrer chez Ladoué, l'aubergiste de la "Fourchette d'or". Celui-ci consentit à l'employer comme "plongeur", c'est-à-dire laveur de vaisselle, ne payant que quelques restes, dont Antonin portait la moitié à son aïeule.
- Cela ne peut pas durer, grand-mère, disait-il souvent en pleurant. Je me suis juré de vous rendre heureuse dans vos vieux jours, quand vous ne pourrez plus travailler. Que faire ? Je ne suis pas encore ouvrier et pour finir d'apprendre mon métier, je n'ai ni argents, ni outils. Peut-être qu'à la ville avec de bonnes recommandations, je trouverais un emploi. Je pourrais ainsi vous envoyer tous mes gages. Est-ce que vous n'avez pas d'anciens amis à la ville, grand-mère ?
- Ils sont tous morts, mon pauvre petit ; comment pourrais-tu vivre là-bas en attendant d'avoir trouvé une place.
- C'est vrai, je suis trop pauvre pour tenter l'aventure, pensait Antonin qui n'avait plus comme économie qu'une pièce de dix sous que le père Mouret lui avait donnée comme récompense. Mais qu'est-ce que cela ? Je la garde pour la fête de grand-mère.
Un samedi soir, il essuyait les dernières assiettes, quand Ladoué entra, chargé d'énormes paniers de provisions.
- Mon garçon, dit l'aubergiste en se frottant les mains, demain il faudra faire marcher la lavette à tours de bras, car nous aurons un monde fou pour la kermesse, au cours de laquelle aura lieu le concours des ballons.
- Un match de football, sans doute, fit Antonin, qui connaissait le sport en vogue.
- Non, non ; un jeu nouveau auquel les petits et les grands peuvent prendre part. Imagine-toi que pour quelques sous on achète un léger ballon comme ceux qui amusent les bébés ; on y attache une carte postale, après y avoir inscrit le nom du village et prié ceux qui la trouveraient de la renvoyer en écrivant le nom de leur pays.
- Après ? demanda Antonin, que l'explication intéressait vivement.
- Après ? ça se devine tout seul ; les cartes sont renvoyées pendant les jours qui suivent, par ceux qui ont trouvé les ballons, et le prix est pour la carte qui a fait le plus de chemin. Ici, on donnera un prix de cent cinquante francs et trois prix de 50, ah ! ah! cela te fait écarquiller les yeux !
Il disait vrai. Antonin semblait boire ses paroles et il réfléchit longtemps avant de s'endormir. Le lendemain, comme l'avait prévu le père Ladoué, l'auberge se remplit de gens affamés ; le petit laveur de vaisselle suffisait tout de même à la besogne, tant il avait de hâte de la terminer avant l'heure de la fête. Enfin il put mettre sa veste de toile et se faufiler parmi la foule, jusqu'à l'endroit où l'on vendait des ballons.
- Combien celui-là ? demanda-t-il en désignant un ballon vert, couleur d'espérance.
- Huit sous, et la carte postale deux sous. Veux-tu essayer ta chance ?
- Tout de même, dit l'enfant.
Et il donna résolument sa pauvre pièce de dix sous.
Muni d'un crayon il couvrit la carte de lignes fines et serrées ; il avait certainement écrit dessus autre chose que on nom et celui du village, avec la demande de renvoyer le petit morceau de carton.
A peine l'avait-il fixé à son ballon, que le moment solennel fut annoncé par la fanfare de la commune, jouant la Marseillaise.
Tous les concurrents en ligne tenaient leurs ballons . le dernier accord de l'hymne national devait être le signal "La^chez tout". Mises en liberté, soulevées par une jolie brise, accompagnées de formidables bravos, les petites sphères, brillantes et légères, se heurtant d'abord les unes aux autres, prirent leur vol...
Antonin suit des yeux son ballon qui monte, monte et n'est bientôt plus qu'un point dans l'espace. Tout le monde applaudit et rit autour de lui ; grands et petits s'amusent, sans voir le pauvre enfant dont les yeux sont remplis de larmes et les mains jointes dans un geste d'angoisse.
Pendant la semaine qui s'écoula, il entendit à l'auberge les paysans parler des cartes postales qui chaque jour arrivaient à la mairie, renvoyées d'endroits assez éloignés. La sienne était-elle revenue ?
On ne devait rien savoir avant le dimanche.
Ce fut devant la mairie, en présence de la foule assemblée, que le jury proclama les noms des vainqueurs. Hélas, Antonin vit distribuer les prix à d'autres, puis entendit proclamer les noms de ceux dont les cartes étaient revenues ; on ne prononça pas le sien.
Cependant un monsieur très bien mis et qui venait de descendre d'une voiture, s'avança vers le président du jury et lui tendit une carte en disant :
- Celle-ci n'a parcouru que deux lieues ; le ballon qui la portait est tombé dans mon parc ; pouvez-vous, monsieur, me donner des renseignements sur celui qui l'a écrite ?
Desa grosse voix, M. le maire lut la signature :
- Antonin Rigoulet. Je sais, dit-il, ce doit être le peti-fils de la veuve Rigoulet, une bonne femme très honorable et qui travaille ddur...
- Ah ! ah ! mais il n'est pas sot, ce gamin. Voyez, messieur les jurés, sa carte lui a servi de réclame pour demander du travail !
Les jurés se passèrent la missive d'Antonin. Voici ce qu'on y lisait :
"Ce ballon porte avec lui toutes mes espérances. Il a été lancé par un petit garçon de 14 ans qui voudrait assurer le bonheur et la tranquilité de sa grand-mère encore obligée de travailler pour vivre. Ce garçon c'est moi, mais j'ai dû interrompre mon apprentissage d'horloger et je n'ai plus l'espoir de devenir un bon ouvrier. Aidez-moi à trouver un emploi quelconque pour que ma chère aïeule se repose enfin. Je vous en serai reconnaissant. Signé Antonin Rigoulet, au Charmignet ; Côte-d'Or."
Quand les jurés eurent lu cette simple et touchante lettre, l'un d'eux s'écria :
- Antonin Rigoulet est-il là ?
- Le voilà, cria une femme qui l'aperçut tout tremblant caché derrière un arbre.
Ce qui suivit parut un rêve merveilleux au petit laveur de vaisselle ; le monsieur l'appela, le questionna avec bonté et il ajouta :
- Ton idée ingénieuse et surtout ton amour filial seront récompensés ; j'ai permis à mes enfants de t'adopter, si tu le méritais ; ils veulent se cotiser pour payer la fin de ton apprentissage chez un horloger de la ville ; moi, je me charge de ta grand-mère jusqu'au jour où tu seras ouvrier.
Antonin écrasa du bout des doigts une larme qui perlait à ses cils :
- Merci; Monsieur, balbutia-t-il, c'est grand-mère qui va être contente.
FIN
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