Perdu - (par Marthe Fiel) - 2
Résumé des chapitres précédents.
- Dans le Luxembourg, le petit Claude a suivi un montreur de singe et s'est perdu. Une dame s'offre à le remettre dans son chemin.
PREMIERE PARTIE
CHAPITRE II
Tant bien que mal, le garçonnet la suivit, bien que ses jambes fussent très fatiguées. Il n'osait plus rien dire, tellement tout lui paraissait étrange. Il se repentait de plus en plus de sa désobéissance, mais par dessus tout, l'inquiétude au sujet de sa mère le tenaillait.
Comme il l'embrasserait tout à l'heure, en lui promettant d'être plus sage que jamais.
- C'est encore loin... Madame... le docteur ?
- Non... encore quelques pas...
La dame accéléra sa marche. Claude, à son côté, courait presque, maintenu par une main ferme.
- Pourquoi le taximètre ne nous a-t-il pas conduits jusque devant la maison ?...
Il n'eut pas de réponse.
Le crépuscule survenait. Dans cette banlieue, le silence était grand, accentué encore par le soir tombant.
Claude ressentait une angoisse qu'il ne voulait pas exprimer.
Enfin, la dame s'immobilisa devant une petite villa dont la porte était brune. Elle frappa trois coups espacés et une vieille femme, une bonnet noir sur ses cheveux gris, vint lui ouvrir.
Elle détailla Claude sans dire une parole et se retournant vers sa compagne, lui reprocha :
Enfin, la dame s'immobilisa devant une petite villa dont la porte était brune. Elle frappa trois coups espacés et une vieille femme, une bonnet noir sur ses cheveux gris, vint lui ouvrir.
Elle détailla Claude sans dire une parole et se retournant vers sa compagne, lui reprocha :
- Tu as eu tort... Quelle affaire veux-tu que nous fassions avec un enfant ce cet âge ?
- Laisse-moi... je suis brisée...
- Il est trop âgé... voyons... continua la femme en fermants soigneusement la porte derrière les arrivants... Il est trop âgé... ça remarque tout... ça comprend tout... tu te laisses entraîner...
La femme ne répondit plus rien. Elle entra dans la maison.
On fut dans une pièce exiguë et propre, où la dame s'assit dans un fauteuil, d'un air accablé.
Claude lui demanda :
- Nous sommes chez le docteur... madame ?
La vieille femme questionna :
- Que lui as-tu fait croire ?
- Que sa mère était malade..
- Ce n'est donc pas vrai... maman n'est pas malade ? s'écria le garçonnet stupéfait.
- Ma fille... tu vas nous faire avoir des histoires... marmonna la vieille, ennuyée... Quelle idée as-tu eue ?
- Il s'est trouvé sur ma route... Je n'ai eu aucun mal à l'emmener... riposta la dame qui paraissait anéantie.
Claude cria :
- Je veux retourner dans ma maison !... papa et maman vont être inquiets... et Mademoiselle aussi...
- La police va être à nos trousses... murmura la mère en jetant un regard de désapprobation à sa fille.
- Tu sais ton nom et ton adresse ?... demanda-t-elle à Claude.
- Oh ! oui... madame...
- Bien... montre ta médaille de baptême...
Claude présenta la plaque d'or qu'une chaîne retenait. La femme la soupesa et détacha le tout du cou de l'enfant, étonné.
- Ca paiera ta journée... mais pour la comédie du bébé perdu... rien à faire... Il faut le rendre à la rue... Ecoute... mon enfant... reprit-elle plus haut... cette dame s'est trompée, elle a confondu avec un autre petit garçon qui te ressemble, et dont la maman est très malade... Il ne faut pas lui en vouloir... Tu vas tranquillement retourner chez toi...
- Je ne sais pas le chemin...
- Tu prendras une voiture... il y en a au bout de l'avenue...
- Bien madame...
- Cette dame ira voir ta maman pour lui expliquer qu'elle a fait une erreur...
- Qu'elle vienne avec moi tout de suite...
- Elle est très fatiguée... tu vois comme elle est pâle... tu es grand... et tu sauras te conduire... viens...
La dame ne bougeait pas de son fauteuil, semblant ne pas entendre cette conversation. Elle n'eut ni un mot ni un regard pour l'enfant.Avant de franchir le seuil, celui-ci dit :
- Voudriez-vous me rendre ma médaille, madame ?
- La dame ira la rendre à ta maman.
- Bien.
La porte de la rue dépassée, Claude s'enquit :
- Alors... les voitures sont là-bas ?
- Oui... au bout...
- Comment s'appelle le pays... ici ?
La vieille dame chercha un moment la réponse erronée qu'elle pourrait donner et murmura :
- Argenteuil...
Puis vivement, elle referma la porte en maugréant :
- Pendant qu'ils chercheront... nous déménagerons et nous voyagerons un peu... Heureusement que l'on pourra toujours dire que l'enfant a menti... en cas d'alerte... Il peut l'attendre sa voiture !... Bah !... il ne se perdra pas... il n'a pas l'air sot...
Claude se trouva seul dans la rue.
La nuit tombait, car il était près de huit heures et jamais le bambin ne s'était trouvé dans une telle solitude à une heure aussi tardive.
Cependant, il ne ressentait aucun effroi et marcha vivement jusqu'au bout de l'avenue.
Pas de voitures... Il regarda de tous côtés... Personne... Une grande angoisse le submergea tout à coup et il sembla que son corps perdait toute sa force.
Il eut un cri de désespoir, avec un sanglot : maman ! Il s'arma de courage et alla encore un peu en avant, bien qu'il se sentit fatigué.
Il parvint à un boulevard solitaire. Il fait de plus en plus sombre. Devant lui, un jeune garçon boucher, un panier sur la tête, s'avance en sifflant. Un énorme molosse gambade autour de lui.
Claude se sent un peu plus rassuré. Quelqu'un de vivant dans ce désert lui fait du bien. Il se hâte pour rattraper le passant et lui demander l'endroit où se trouvent les voitures.
Mais le chien qui l'a flairé, saute sur lui et avant que le pauvre petit ait pu jeter un cri, il le bouscule et le mord au bras. Heureusement son manteau l'a protégé. Mais Claude est à terre, à moitié évanoui de frayeur.
Le garçon boucher n'a rien vu, ni rien entendu, et il poursuit son chemin en chantant.
Claude reste étendu sur le pavé, il ne sait combien de temps. Quand il reprend conscience, la nuit est presque noire. Le garçonnet se relève avec peine. Il sent au bras une douleur et se souvient du méchant chien. Un tremblement le saisit et il pleure en murmurant : maman...
Quelle tristesse d'être seul dans la nuit, quand on est petit !... Ne plus savoir où l'on est et penser à ses parents inquiets, alors qu'on ne peut rien pour les prévenir.
Le pauvre mignon se trouvait si misérable, si perdu dans ces rues, qu'il n'eut plus qu'un but : retrouver la maison qu'il venait de quitter, avec les dames si peu hospitalières. Il essayait de se persuader qu'elles n'étaient pas méchantes et qu'elles auraient pitié de sa détresse.
Il rebroussa chemin et reconnut facilement la villa avec sa porte brune. Il respira, plein d'aise, quand il fut devant et une détente emplit son être.
Il rebroussa chemin et reconnut facilement la villa avec sa porte brune. Il respira, plein d'aise, quand il fut devant et une détente emplit son être.
Il sonna. Personne ne répondit au premier coups. Il recommença.
Il entendit enfin des pas grincer sur le gravier de l'allée et une voix cria :
- Qui est là ?
L'émotion étrangla le son dans sa gorge, mais il se raidit et put articuler :
- Madame... c'est le petit garçon qui n'a pas trouvé les voitures... Voudriez-vous venir le conduire s'il vous plaît ?
Il ne lui fut pas répondu. Le silence seul, l'entoura. Claude frappa contre la porte en disant encore :
- Madame... ouvrez-moi... s'il vous plaît... j'ai très faim... et je suis bien fatigué...
Il supplia, mais l'huis resta clos. Le pauvre petit eut la poitrine secouée de sanglots. Il espéra un moment qu'un secours lui viendrait des maisons voisines, mais beaucoup de volets étaient fermés, et elles paraissaient inhabitées.
Une frayeur subite s'empara de lui, en songeant qu'il pouvait mourir, là, tout seul, devant cette porte, dans la nuit. Des histoires de loups et de brigands défilèrent dans son imagination, bien que son père l'eut toujours mis en garde contre ces contes.
Puis une autre épouvante lui vint : celle d'être ramassé comme vagabond.
Aussi, quand de nouveau, il erra par les rues à la recherche d'un véhicule, et qu'il rencontrait par hasard quelque passant, il se redressait, mû par une fierté instinctive. Il n'osait même plus demander à être reconduit, tellement il craignait que des choses pires lui arrivassent.
Il n'avait jamais entendu parler du pays où il se trouvait et ne savait s'il était éloigné ou non de Paris.
Il allait à l'aventure, croisant de rares passants attardés... un employé pressé... une femme qui se hâtait et qui ne s'occupait pas de cet enfant qui paraissait marcher résolument vers un but certain.
Un groupe d'hommes se présenta tout à coup à ses yeux. Quand il se rapprocha, il reconnut des jeunes gens. Il les prit pour des ouvriers. Ils étaient quatre, avec des petites vestes de travail et des casquettes.
Ils ne prêtèrent d'abord aucune attention à l'enfant qui les regarda plein de confiance, tenté de recourir à leur aide. Il se retourna sur eux, quand ils passèrent, et l'un, ayant eu le même mouvement, ils aperçurent dans la pénombre, la blancheur de leur visage. Claude n'hésita plus et alla droit vers l'homme qui l'examinait :
- Monsieur... voudriez-vous m'indiquer mon chemin... j'habite Paris... et...
- Tout de suite... môssieu... t'as qu'à prendre tes jambes à ton cou... et galoper en vitesse...
Les larmes vinrent aux yeux de Claude.
Un des malandrins le remarqua et commanda :
- Laisse le moucheron... tu vois qu'il est de la haute... et que sa bonne l'a lâché... D'où que tu viens ?... demanda-t-il à Claude.
- Du jardin du Luxembourg...
- Eh ! ben... t'as fourni de l'essence !...
- Oui... répondit Claude... le chauffeur allait très vite...
- Fallait le dire... que t'as un chauffer !... cria un des hommes.
- Oh ! ce n'est pas à moi... répliqua Claude modestement... ce n'était qu'un taximètre...
- Et... t'es venu seul ?
Claude hésita. Il eut peur des complications, mais, d'un autre côté, avouer qu'il était venu seul, du moment qu'il s'inquiétait de son chemin, paraîtrait invraisemblable, aussi répondit-il :
- Non... avec une dame...
- Quand je vous le disais... que sa bonne l'a abandonné;
Un des jeunes gens parlait à voix basse avec deux autres. Une discussion les divisait et ils se querellaient en laissant Claude à l'écart.
- Ca pourra très bien aller avec lui... dit l'un.
- Je le crois... acquiesça l'autre.
- On le passe par l'ouverture... Les gens s'en occupent et nous... nous opérons de l'autre côté..
- Mais s'il a peur ?
- Non... c'est un petit qui a l'air décidé...
- Eh !... l'enfant !... on te reconduira chez toi tout à l'heure, on va d'abord faire un petit travail, où tu nous aideras puis... en route pour Paris...
La figure de Claude s'irradia dans l'ombre et il cria, plein d'effusion :
- Merci, messieurs !...
- Nous allons chez nous... chercher nos outils... viens...
Claude, entre les quatre apaches, marcha courageusement, soutenu par l'espoir.
La méfiance instinctive qu'il avait eue, se dissipait devant l'air bon garçon de ses compagnons. Il avait pensé d'abord à certaines paroles de sa gouvernante, quand on apercevait ce genre d'hommes qui traversaient le Luxembourg : "On ne devrait pas permettre l'accès de ce jardin d'enfants à des bandits." Mais sa gouvernante craignait tant de choses qu'on la plaisantait souvent à ce sujet. Claude se disait que les vêtements ne signifiaient rien et qu'il y avait des ouvriers gentils, habillés comme ceux-ci.
Le garçonnet se rappelait le plombier avec lequel il avait bavardé toute une matinée. Il ressemblait précisément au plus grand de ses nouveaux compagnons.
- Y a longtemps... qu't'es arrivé avec ton taxi... eh !... le jeune parisien ?
- Oh ! oui...
Claude étouffa un bâillement.
- T'as pas le ventre creux... au moins ?
L'enfant ne répondit pas.
- Parle-lui donc comme à un camarade qu'est pas encore débrouillé...
- Ben... as-tu faim ?
- Un peu... je n'ai pas goûté...
- Oh ! alors... si môssieu n'a pas goûté... Qu'est-ce qu'elle fabriquait donc ta bonne ?
- Elle est allée chez la marchande de gâteaux...
- Et môssieur a filé...
Claude pencha la tête, mortifié. La bande s'aperçut de sa gêne.
- Il a été désobéissant... Ben... mon gros... tu promets... tu sais que ça va en prison... les enfants qui désobéissant ?
- Blague pas avec ces choses-là... le Sans-Peur... ça porte malheur...
- On sait qu't'es une poule mouillée...
- J'ai pourtant bien volé la vieille de l'autre jour...
- Oh ! pour les actes... tu marches... mais t'as peur des paroles... t'es un sentimental... quoi !... tu pleures quand t'entends un orgue...
Claude avait tressauté, en entendant parler de vol, mais il fit bonne contenance.
Comme il était obligé de courir un peu pour marcher au niveau des autres, deux des jeunes gens le prirent par la main et il fut entraîné.
(à suivre)
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