Aux chasseurs débutants (par Henry Méguin)
Voici que la chasse est ouverte. Il ne s'agit plus de plaisanter. Je suppose que vous vous êtes déjà prémunis d'un fusil et d'un permis, et que vous connaîssez à peu près le maniement de ces deux ustensiles. Bon !
Alors, si vous le voulez bien, nous allons étudier succintement le gibier.
Le gibier est constitué par toutes les bestioles qui grouillent dans les champs.
Mais il y a belle lurette que le dernier cerf, tué par la duchesse douairière d'Uzés, figure en bonne place au muséum d'Histoire Naturelle, entre le squelette du brontosaure et celui du diplodocus.
Quant aux lièvres, lapins, perdreaux, faisans et autres quadrupèdes, ils ne sont plus qu'à l'état de souvenirs dans la mémoire obscurcie de quelques vieux chasseurs, qui faisaient l'ouverture du temps de Louis-Philippe.
Mais, grâce à Dieu, il y a encore du gibier, quoique ce terme se soit considérablement altéré depuis son sens primitif. Et ce gibier est plus spécialement destiné aux chasseurs débutants et à ceux qui sont un peu myopes. Autrement, cette histoire n'aurait jamais été écrite.
Donc, le matin de l'ouverture, vous débarquez armé, guêtré, bariolé de courroies, martial et superbe dans quelque gare lointaine. Les paysans vous regardent de travers, mais les femmes vous sourient, ce qui est toujours flatteur. Vous voilà dans la plaine. Passe une bande de pigeons.
- Tiens ! dites-vous, d'une voix assurée, des pigeons ramiers !
Pan ! Pan !
En réalité, ce sont des pigeons, tout court. Il se peut qu'il en tombe un, car tout arrive. Alors vous ramassez votre pigeon, vous le mettez dans votre carnier, avec l'autorité d'un vieux pratiquant. Ainsi doit-on faire.
Voici des poules qui picorent aux alentours d'une ferme.
Toujours d'une voix asssurée, vous criez :
- Tiens ! des faisans !
Pan ! Pan ! Il se peut qu'il en tombe un, car tout arrive (voir plus haut).
Inutile de dire que les canards passent pour des canards sauvages. D'ailleurs, les canards ont toujours été sauvages depuis que le monde est monde et que les chasseurs chassent.
Bref, vous ramassez votre poule ou votre canard, sans faire scandale. Ceci est essentiel.
Ah ! voilà un troupeau de chèvres ! Avec un peu de myopie, il est très permis de les prendre pour des chevreuils. Mais, en la circonstance, il s'agit de manoeuvrer prudemment, car les chèvres (c'est une mauvaise habitude qu'elles ont) sont généralement accompagnées d'un chevrier.
Enfin, vous parvenez, je suppose (supposer le contraire serait vous faire injure) à en isoler une du troupeau. Sournoisement, vous lui envoyez votre décharge à bout portant. (Le plomb numéro zéro est préférable en cette occasion). Et, avant que la chèvre ait eu le temps de s'y reconnaître, vous l'emportez.
Ici, je me permets d'ouvrir une parenthèse. Si vous comptez vous spécialiser dans ce dernier genre d'exploit, je vous conseille vivement de vous faire suivre par une camionnette automobile. Il se peut très bien que vous rencontriez également un âne. A tout prendre, un âne peut être considéré comme un cerf dix-cors dont la ramure a mal réussi et les oreilles poussé trop vite. Vous l'envoyez ad-patres. C'est parfait, mais qu'est-ce que vous en ferez, de votre cerf ? Je vous dis qu'il vous faut une camionnette. Croyez-en mon expérience.
C'est comme les vaches, par exemple. Vous avez beau hurler :
- Tiens ! des bisons !
Je veux bien admettre que le propriétaire de la vache que vous aurez tuée, n'y trouve rien à redire. Mais encore, un bison, que je sache, ne se transporte pas à la force du poignet !
Quant aux cochons, vous pouvez en tuer tant que vous voudrez. Il est toujours facile de faire croire dur comme fer que vous les aviez pris pour des sangliers.
Et chacun sait que les sangliers sont des animaux extrêmement nuisibles. Et si votre cochon est convenablement mariné, vos amis et invités n'y verront que du feu.
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PS. - Je reçois à l'instant une nouvelle qui fera frémir d'aise tous les jeunes chasseurs : justement ému par la pénurie croissante du gibier en France, le ministère de l'Agriculture se propose d'acclimater dans nos plaines du rhinocéros, du lion et du zébre.
Quant à nos rivières, elles seraient peuplées de crocodiles et d'hippopotames. Mais cela, je dois le dire, sous toutes réserves.
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