Comment je suis devenu treillageur - (par Rodolphe Bringer)
Non ! je n'ai pas toujours été treillageur... (1) A vingt-huit ans, j'étais fraction d'agent de change, et vous auriez pu me rencontrer sur le boulevard, après la Bourse, une canne à la main et un gros cigare au bec, comme un gentleman.
C'est l'orgueil qui m'a perdu.Voilà. A cette époque, je possédais une petite villa, à une heure et quart de Paris, où je venais passer le dimanche avec mon épouse. Je m'appliquais à embellir ce logis, et, un jour, j'y plaçai une de ces petites tonnelles en lattes vertes, au plafond desquelles pend une boule en verre du plus agréable effet.
Des amis qui possédaient une petite villa à une petite lieue de là, vinrent me voir et me dirent :
- Vous avez une bien jolie tonnelle.
C'est alors que l'orgueil s'empara de moi, et, avec un petit air comme ça, je répondis :
- Oui ! c'est moi qui l'ai faite, à mes moments perdus !
Ce n'était pas vrai, comme bien vous pensez... Jamais de ma vie je n'avais fait de tonnelle ; je ne savais même pas comment on s'y prenait pour en fabriquer. Celle-là, je l'avais achetée à Versailles, chez un spécialiste réputé.
Mais mes amis coupèrent dans le bateau.
- Fichtre !... Vous n'êtes pas maladroit de vos mains !... Vous devriez bien nous en faire une !... Bien entendu, on vous paierait les matériaux.
Qu'auriez-vous fait à ma place ?
- Bon ! répondis-je. Mais il me faut un petit mois... Vous comprenez, je ne peut y travailler que le dimanche !
- Prenez six semaines !Comme vous le devinez, sans perdre de temps, j'écrivis à mon spécialiste de Versailles pour lui commander une tonnelle en lattes vertes, et, cinq semaines après, j'invitais mes amis à venir prendre livraison de ce qu'ils crurent l'oeuvre de mes dix doigts. En somme, je ne perdis que cinq louis dans cette opération, car, n'est-ce pas, je ne pouvais tout de même pas leur faire payer le prix que m'avait demandé le treillageur.
D'ailleurs, je pensais en être quitte.
Malheureusement, mes amis avaient des amis, qui admirèrent leur tonnelle ; ils furent étonné du prix et prétendirent qu'ils seraient heureux si je leur en fabriquais une semblable. Je fus forcé de m'exécuter, au risque de passer pour un goujat, et c'est à partir de ce moment que les commandes m'arrivèrent si nombreuses que je compris que je finirais par me ruiner si je continuais à fournir, avec cent francs de perte, toutes les tonnelles que j'étais obligé de livrer aux amis de mes amis.
Je pensai qu'il serait plus simple de faire venir un ouvrier expérimenté qui travaillerait pour moi ! Mais cet ouvrier m'assura qu'il lui fallait quelques outils et une toute petite machine. Quand j'eus ces outils et cette toute petite machine, j'estimai que, pour amortir plus rapidement ce capital et, d'ailleurs, pour utiliser ces instruments, il me fallait un autre ouvrier. Puis, quand j'eus deux ouvriers, il me fallut une machinerie un peu plus compliquée, et l'achat d'un fort moteur s'imposa. Et alors, il se trouva que j'étais trop à l'étroit dans le jardin de ma petite villa, et je dus acheter un terrain où je fis édifier un hangar. Et, ma foi, comme le hangar avait été construit un peu grand, j'acquis d'autres machines et engageai d'autres ouvriers.
Mais, dans ces conditions, la surveillance de mes ouvriers me força à m'absenter si souvent de Paris que, véritablement, je fus contraint de vendre ma fraction d'agent de change, et je vint habiter tout à fait à la campagne, où je pris patente définitive de treillageur, et me mis moi-même au travail.
Seunlement, mon épouse, qui ne pouvait souffrir la campagne, me quitta et demanda le divorce ; mon oncle Anselme, dont j'attendais l'héritage, me maudit sous pretexte que je déshonorais la famille, qui avait toujours été honorable et n'avait jamais compté un seul treillageur, du moins depuis Louis XIV, car, à cette époque, on n'avait, sur notre race, que des renseignements si vagues, que rien ne prouvait que, en somme, il n'y eût pas un ancêtre qui eût confectionné des tonnelles en lattes vertes. Tous mes amis m'ont lâché tour à tour, prétextant que je n'étais plus présentable dans le monde, exerçant une industrie aussi dérisoire. Et, en général, on estima que j'avais mal tourné.
Mais, dernièrement, au Concours agricole de Houdan, j'ai obtenu une médaille de bronze pour mes tonnelles, et M. Queuille m'a serré la main, et, ma foi, que voulez-vous, il me semble que cela console de bien des choses...
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treillageur : fabriquant et vendeur de treillages (ancien métier)
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