Tu ne fumeras point - (nouvelle par Françis Martin)

Publié le par Michel Le Fouineur

L'année tirait à sa fin, on le sentait surtout avec ce soleil de juin inondant les sapins des Vosges et qui nous incitait à lézarder dans la cour plutôt que d'aller cogiter devant sa copie dans les grandes salles austères du bahut. Aussi, quand la sonnerie appela à se ranger devant le porche en nous déchirant une fois de plus les tympans, nous traînâmes encore plus qu'à l'accoutumée pour prolonger la récré et terminer la cigarette que le grand Thiébaut faisait partager en douce.
- Les gars, lança-t-il dédaigneux, laissez-moi tous ces fayots aller se serrer comme des moutons et venez finir la clope.
Alors nous nous y sommes mis, tétant le reste de cigarette tout aplati et brûlant les lèvres tant il était incandescent, appuyé nonchalamment contre le mur des tinettes au fond de la cour, en contemplant les jeunes bizuts courir pour former un joli rang devant leur professeur qui arrivait, la mine triste. Certes, notre classe de première restait toujours indisciplinée ; le pion avait beau s'égosiller pour rassembler la troupe, à coups de pieds dans les fesses parfois sur les plus petits ou de menaces de retenues, les plus grands parvenaient toujours à imposer leur loi et décider par eux-mêmes du moment à former le rang.
- Teuss le surgé, les gars ! hurla soudain la voix fluette du guetteur accourant des arcades où il s'était posté.
Un chien de garde à poil court accourut sous le porche, s'arrêta net pour jeter un regard sur notre groupe ; ses yeux porcins n'étaient plus que deux fentes derrière ses énormes lunettes à écailles et ses mains, qui paraissaient énormes dans un si petit corps frappaient ses cuisses en cadence, comme s'il battait la mesure d'une valse endiablée. Je m'étais levé prestement, pour suivre le gros Claudel et me cacher derrière son large dos. Thiébaut feignit d'abord d'ignorer le croque-mitaine malgré les gestes d'affolement des autres pour le mettre en garde, puis, après avoir caché sa main dans sa poche de blouse, le regarda s'approcher.
- Viens un peu là, toi, grogna le surgé, la lèvre supérieure retroussée, découvrant deux vilaines canines de vieux cerbère, s'arrêtant pratiquement contre le torse de l'élève sur lequel il pointa un index assassin. Tu n'as pas entendu la sonnerie ? Tes oreilles sont pleines de cérumen ?
- Si, ricana Thiébaut, j'ai entendu, mais c'est la chaleur...
Les petits yeux inquisiteurs fouillaient la poche de l'élève, qui, la blouse négligemment ouverte, prenait les autres à témoin pour augmenter son assurance et ricaner.
- Et c'est aussi la chaleur qui fait fumer ta poche, dit le surveillant, c'est aussi la chaleur qui te rend insolent ! On dit "si, monsieur" et on va se ranger !
- Si, m'sieur, bredouilla Thiébaut, souriant toujours à ce visage de nain qui s'agitait sous son menton, si m'sieur, j'ai entendu, mais...
Il ne finit pas sa phrase, parce qu'une gifle imparable venait de partir sur sa joue, puis un revers de battoir sur l'autre côté, qui lui fit dodeliner la tête comme un pantin.
Nous suivîmes alors tous des yeux le mégot qui lui brûlait les doigts dans sa poche et qu'il jeta aux pieds du surgé, qui lui promis alors deux dimanches de colle "pour venir dans une salle bien fraîche loin de cette chaleur et de la fumée interdite".
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Le jour de la distribution des prix, on avait décoré la salle des fêtes, pour présenter tous les professeurs, les brillants élèves devant les parents ravis et très émus de participer à cet événement. Puis vint l'interminable lecture du palmarès de chaque classe, les prix d'excellence, d'honneur, les accessits, les mentions honorables, avec le défilé des lauréats sur l'estrade, le retour pénible dans la salle avec les bras chargés de piles de livres qui cachent la vue, les applaudissements qui font battre les coeurs, les larmes de joie des parents. Le principal remercia l'assemblée, promit quelques petits fours et un verre de limonade bien mérité à chacun, tandis que le père Colas dit "Percolateur", notre pipelet adoré, s'était mis à escalader les trois marches menant à l'estrade, un volumineux paquet entre les bras. Il parvint à le déposer sur la table en renversant quelques verres pleins au passage, souffla bruyamment dans le micro, mais personne ne comprit ses borborygmes, parce qu'il était très essoufflé. Le principal vint à son secours :
- Attendez, attendez, souffla-t-il, lui saisissant le micro, après avoir reluqué le paquet : alors, monsieur Colas notre dévoué concierge, m'apporte un joli cadeau, je peux y lire : "DE LA PART DE LA CLASSE DE PREMIERE POUR NOTRE SURGE CHERI".
Il fit monter le surveillant général, sous les vivats des élèves un peu dissipés et les applaudissements des parents. Le surgé chéri esquissa un sourire carnassier, s'épongea le front d'un revers de manche de chemise, ses joues écarlates trahissaient une émotion certaine, ainsi qu'une admiration devant tant de générosité. Il ouvrit le lourd coffret, écarta les boules de papier, puis saisit l'objet, pour l'exhiber à la foule curieuse qui s'était levée pour mieux voir.
C'est quand il aperçut soudain la face hilare de Thiébaut, devant l'estrade, avec tous ses copains qui s'esclaffaient, qu'il se mit à brandir au-dessus de sa tête une mâchoire de boeuf grouillante d'asticots, avec la folle envie de la jeter à tous ces ingrats.
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(source ; Francis Martin ; l'Almanach du lorrain 2007)
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