Perdu (par Marthe Fiel) - 4

Publié le par Michel Le Fouineur

Résumé des chapitres précédents. - Le petit Claude s'est égaré dans Paris. Une dame s'offre pour lui montrer son chemin, mais elle l'abandonne dans la rue. Il rencontre une bande de malfaiteurs qui lui promettent de le reconduire chez lui, mais qui s'en servent d'abord pour commettre un vol et le laissent évanoui. Des maraichers qui passent le portent dans une pension de garçonnets.
 
PREMIERE PARTIE
 
CHAPITRE IV
 
L'habitation où fut déposé Claude appartenait aux époux Ledur. C'était un ménage qui se créait des revenus chez soi.
Ce couple élevait trois ou quatre garnements dont les parents ne pouvaient se rendre maîtres à cause de leurs défauts insupportables.
Les Ledur s'en occupaient aussi peu que possible et trouvaient toujours une excuse près des parents désolés, en alléguant que leur enfant restait réfractaire à toute discipline.
M. Ledur leur donnait quelques vagues leçons par caprice. On travaillait alors pendant trois jours, sur un programme péniblement élaboré, et le quatrième matin, le professeur fatigué, rêvassait dans la salle vouée aux études. Les enfants étaient renvoyés aux occupations de la maison. Mme Ledur ne manquait pas de saisir ces occasions pour gratifier ses pensionnaires de quelques corvées, et ceux-ci craignaient bien davantage ces besognes forcées, que les leçons originales de leur maître.
M. Ledur était insouciant et n'avait pas souvent d'autre volonté que celle de sa femme.
Madame Ledur était née méchante et ne connaissait guère la pitié. Son mari avait bien essayé de lui dire que la bonté constituait une des plus belles qualités, mais elle n'avait nullement été touchée.
Il lui arrivait fort souvent de se lever de mauvaise humeur et ce matin-là, elle l'était particulièrement.
- Monsieur Ledur ?
- Sidonie ?
- Je vais aller réveiller les pensionnaires... Vous les ferez travailler aujourd'hui ?
- Je ne sais pas encore... il me semble que le temps est bien gris...
- Si vous n'avez rien à leur apprendre.. je leur ferais tirer la laine d'un matelas... c'est pressé...
- Vous ferez comme vous voudrez... Sidonie...
Mme Ledur remplit la maison de ses cris pour réveiller les trois garçons qui leur étaient confiés. Elle alla dans le dortoir où ils s'étiraient.
- Allons... il est six heures... M. Ledur vous attend...
Les enfants se hâtèrent. Leur âge variait de huit à douze ans. Ils possédaient des visages peu francs comme ceux qui ont beaucoup de défauts.
Ils ne furent pas plutôt levés qu'ils se firent des niches. Ils s'envoyèrent de l'eau... se donnèrent des coups... et Mme Ledur dut intervenir avec des gifles pour calmer leur ardeur.
Puis, elle s'en fut dans le jardin.
Elle avisa tout de suite un paquet noirâtre près d'une bande de buis.
Elle s'approcha, et sa surprise fut extrême de voir un bel enfant aux longs cheveux bouclés, endormi dans l'allée.
- Eh ! petit !...
Le pauvret ne bougea pas.
- Allons... allons... petit...
Mme Ledur secoua le nouvel hôte, et, à son grand effroi, s'aperçut qu'il était évanoui. Effarée, elle le laissa et courut près de Monsieur Ledur en criant :
- Monsieur Ledur ! En voilà une affaire ! il y a un enfant privé de sentiment... dans le jardin !
- Que dites-vous, Sidonie ?
- Là... dans l'allée... un petit garçon...
- Un de nos pensionnaire est dans le jardin ?
- Non... un autre... malade...
- Eh ! bien... amenez-le...
- Mais il ne bouge pas... et on ne sait pas d'où il vient...
- Apportez-le il nous le dira...
- Venez avec moi... monsieur Ledur...
M. Ledur se dérangea des comptes qu'il entreprenait et suivit sa femme.
Devant Claude, il resta perplexe :
- Evidemment... dit-il... on a voulut nous confier cet enfant... mais je m'étonne qu'on s'y soit pris de cette façon, c'est anormal. Nous aurons sans doute des nouvelles dans le courant de la journée... Il faut toujours soigner ce petit en attendant...
Il souleva Claude et le porta dans la maison. Il lui fit prendre un cordial et bientôt le garçonnet ouvrit les yeux. On le questionna et il ne répondit pas. Il ferma ses paupières et s'endormit.
Le couple se regarda.
Sans dire un mot, Mme Ledur alla coucher Claude dans le dortoir. Quand elle revint, M. Ledur murmura :
- Il nous arrive là... un événement bizarre...
- Ce sera peut-être une bonne aubaine pour nous... cet enfant parait riche... vous avez remarqué ses vêtements ?... Ils sont de belle étoffe et de bonne coupe...
M. Ledur secoua la tête.
- Cette aventure me semble bien étrange... Les parents ont intérêt à se cacher... Il se peut aussi que ce soit un enfant volé... Je crains Sidonie, que cet incident ne soit... au contraire... une source de soucis...
- Vous voyez les choses trop en noir... monsieur Ledur... je suis persuadée que l'enfant a une bonne somme en billets... cousue dans ses vêtements...
- Ne vous leurrez pas... On voit à ce visage d'innocent... qu'aucun vice ne flétrit... qu'on ne nous le donne pas pour le redresser... Les parents nous l'abandonnent pour une autre cause... que l'avenir nous apprendra... Mais si nulle somme ne vient nous aider à l'entretenir... ce sera une rude charge...
- Nous ne le garderons pas... monsieur Ledur...
- Il faut attendre... On verra sans doute sur lui... quelque indication... Pourvu que notre tranquillité ne soit pas troublée... Si la police fait des recherches, et que nous fussions impliqués comme complices... dans une affaire de rapt... ce serait fâcheux...
- Nous dirons la vérité !... N'était-il pas dans le jardin ?
- Evidemment... mais vous savez que pour la justice... les choses les plus simples... paraissent parfois invraisemblables.
- Il me tarde que cet enfant soit réveillé !...
- Ayez encore un peu de patience... Sidonie...
Durant cette conversation les pensionnaires flairaient un évènement insolite. Ils avaient épié le garçonnet endormi bien que Mme Ledur les eût sèchement rappelés à l'ordre. Ils ne se privaient pas de traduire leurs impressions :
- T'as vu le nouveau ?
- D'où vient-il celui-là ?
- Il a des cheveux comme une fille...
- Comment qu'il est arrivé ?
- J'ai entendu Mme Ledur qui disait comme ça, qu'il était couché dans le jardin...
- T'es guère malin... si tu crois ça !
- Je dis ce que j'sais...
La voix de Mme Ledur retentit :
- Vous allez vous installer dehors... et je vais vous donner de la laine à tirer... M. Ledur ne s'occupera pas de vous aujourd'hui... vous avez congé...
Les enfants ne se réjouirent pas. Ils savaient trop bien ce que signifiait ce congé...
Ils se rendirent dans le jardinet et bientôt apparut leur hôtesse traînant un matelas. Elle en décousit la toile et un tas de laine monta devant les garçons.
Elle leur montra la manière de s'y prendre et, assis par terre, ils commencèrent leur besogne poussiéreuse.
- Pourquoi que l'nouveau tire pas la laine avec nous ?
- Si on te le demande... t'auras qu'à dire que tu n'en sais rien...
- Quelle farce qu'on pourrait lui faire ?
- J'ai encore du poil à gratter... l'en aura plein son lit... tu verras ça...
- La mère Ledur nous battra le lendemain...
- Ben... une fois de plus !... je m'ai mis un carton dans le dos... elle peut taper...
- Et pis... d'voir le nouveau s'tortiller... ça vaut bien quéques coups...
- Et dans sa soupe... quoi qu'on lui mettra ?
- J'ai un vieux reste de piment...
- Celui que tu m'as mis quand j'suis venu ?...
- C'est ça même...
- C'que ça ma brûlé...
- T'es pas mort...
- J'ai bien cru que j'allais le devenir...
- Sur sa chaise... on lui posera un peu de glu...
- J'en ai plus...
- Ben... quand on ira chez l'cordonnier... j'lui volerai un peu de poix...
- On va rire...
- Tu parles...
Mme Ledur se relâcha un peu de sa surveillance, habituelle ce matin-là, et les pensionnaires eurent un semblant de liberté qu'ils goûtèrent pleinement. Ils en profitèrent pour jeter une partie de la laine par-dessus les murs du jardinet afin d'abréger leur besogne.
Mme Ledur surveillait le réveil de Claude.
Elle éprouvait tellement de hâte d'approfondir le mystère de son arrivée, qu'elle ne voulait pas retarder d'une minute la satisfaction de sa curiosité.
Enfin le garçonnet remua, étira.
Il se souleva légèrement sur sa couchette.
Mme Ledur qui suivait tous ses mouvements se précipita et se pencha sur lui.
Claude, d'un geste instinctif, se rejeta en arrière, en voyant ce visage qui le contemplait.
Effrayé, il referma les yeux. Sa petite imagination d'enfant essayait de se tracer une conduite. Il perdait tout espoir qu'on le reconduise chez ses parents.
Sa rencontre avec les voleurs le terrorisait, et il sentait le besoin de se cacher, comme s'il avait commis le mal.
- Tu as bien dormi... petit ?
- Oui, madame, répondit-il faiblement.
- D'où viens-tu ?
Claude réfléchit quelques instants. Il savait qu'on avait nommé Argenteuil devant lui... Que risquait-il à dévoiler ce nom ?... Il lui semblait qu'il le pouvait. Il répondit donc :
- Je viens d'Argenteuil...
Mme Ledur ne manifesta nulle surprise.
Elle appela son mari pour que l'interrogatoire eût un ait plus solennel.
Celui-ci vint et salua le pauvret d'un bonjour cordial :
- Il arrive d'Argenteuil !... se hâta de dire Mme Ledur.
Claude demanda, surpris :
- Ce n'est pas Argenteuil, ici ?
- Ici !... non... nous sommes à Neuilly...
L'enfant se tut. Ses idées se troublaient de plus en plus. Il avait donc accompli du chemin sans le savoir ? Mon Dieu !... comme tout ce qu'il vivait depuis toutes ces heures, lui paraissaient loin, interminable et bizarre.
- Comment t'appelles-tu ?... s'enquit M. Ledur, un peu perplexe par la surprise du petit, au sujet du pays.
Claude hésita avant de répondre. S'il disait son vrai nom, et que l'on apprit plus tard qu'il était avec des voleurs, ce serait affreux.
Il pensa au surnom qu'on lui prodiguait dans l'intimité et il murmura :
- Zipou...
- Zipou ! cria Mme Ledur... ce n'est pas un nom !...
Claude la regarda et répéta tranquillement :
- Je m'appelle Zipou...
- C'est un arriéré... maugréa M. Ledur.
Sa femme entreprit de dévêtir Claude, mais auparavant, elle prépara des hardes semblables à celles de ses pensionnaires.
L'enfant se laissa faire.
Mme Ledur, au fur et à mesure qu'elle le déshabillait, examinait soigneusement chacun des objets de sa toilette, et son visage s'allongeait singulièrement en constatant que nul papier révélateur, nulle somme d'argent ne s'y trouvaient.
- Il n'y a rien... murmura-t-elle en se tournant vers M. Ledur... il n'y a rien...
Elle commençait à avoir des gestes plus brusques pour l'enfant. Quand il fut dévêtu, elle poussa devant lui le paquet d'habits apportés et commanda durement :
- Rhabille-toi.
- Mais ce ne sont pas mes vêtements... protesta Claude.
- Fais ce que je te dis...
Le garçonnet osa plus se rebeller. Docilement, il enfila le nouvel uniforme.
Mme Ledur éprouvait le besoin impérieux de parler et, dès qu'elle fut hors de la portée de l'enfant, elle cria :
- Que signifie tout cela... monsieur Ledur ?
-Je cherche en vain... Sidonie.
- Vous savez que je nourrirais pas une bouche qui me coûtera.
- C'est évident.
- Qu'allez-vous faire de ce phénomène ?
- J'estime que nous pouvons attendre quelques jours... le mystère s'éclaircira...
- Je ne servirai pas un brin d'aliment à un être qui ne me donnera rien en échange, monsieur Ledur !
- Vous lui réserverez un peu de ma part...
- Votre part n'est pas si grosse... et vous ne vous priverez pas pour un étranger... Et ce nom ! A-t-on idée de s'appeler Zipou... Voulez-vous mon opinion... monsieur Ledur ?... Cet enfant est idiot... et ses parents s'en sont débarrassés à notre profit...
- Un peu de patience... Sidonie...
- Je ne m'occuperai pas de cet intrus... vous m'entendez ?
- Moi... j'ai peur que nous ne soyons m^lés à une sotte affaire... Cet enfant est bien élevé et ses vêtements sont riches...
- Vous avez remarqué... interrompit sa compagne... qu'il n'a pas de médaille de baptême ?...
- Oui... Je crois que des gens... ayant un mobile peu avouable... ont soustrait ce petit à sa famille... Nous serons certainement accusés de complicité... Je vois déjà la justice nous ennuyer beaucoup... et cela me contrarierait énormément, attendu que vous avez battu un peu fort... un de nos élèves. Ce serait stupide que l'un d'eux nous dénonçât... Tapez... madame Ledur, mais de façon que ça ne se remarque pas... car alors on peu invoquer un mensonge de l'enfant... quand il ne reste aucune trace...
- Je suis vive... et ces garnements m'exaspèrent... mais en ce moment... ce à quoi je réfléchis... c'est de jeter dehors le nouveau venu...
- Pas d'imprudence... La patience est une habile auxiliaire... attendons quelques jours... Ce que nous pouvons faire... c'est de couper les cheveux de notre pensionnaire... Il ne faut pas qu'il détonne parmi les autres... c'est essentiel... Puis... nous brûlerons ses vêtements... Cela s'appelle détruire les pièces à conviction... Ses parents le reconnaîtront toujours... et si la police survenait... nous nous débarrasserions de lui... prestement...
- Monsieur Ledur... vous êtes la sagesse même... et je suis un peu plus rassurée...
- Allez me chercher ce bambin... Sidonie...
(A suivre)
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Publié dans coin lecture

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