Mauvaise affaire (par Bernard Gervaise)
Ayant longuement médité sur la vie chère, M. Plantois crut avoir trouvé tout ensemble les causes du mal et les remèdes qu'il convient d'y apporter.
- Tout cela, se dit-il, c'est la faute du public. Au lieu de se laisser gruger par des intermédiaires sans scrupules, s'ils s'entendaient entre eux pour faire en commun leurs achats aux Halles, ils bénéficieraient des prix de gros et pourraient conserver pour eux le bénéfice qui tombe actuellement dans la caisse du commerçant au détail.
En homme d'action aux décisions promptes, il s'en fut immédiatement exposer cette ingénieuse théorie aux consommateurs les plus proches, c'est-à-dire aux dix-sept ménagères composant l'effectif de sa maison. Ces dames se montrèrent enthousiastes.
- Ce que vous nous dites-là est la vérité ! s'écrièrent-elles comme un seul homme. Les boutiquiers, c'est tous voleurs et compagnie, et ça fait vraiment trop longtemps qu'ils s'enrichissent à nos dépens. On va essayer de se passer de leurs services puisque vous voulez bien aller aux Halles pour toute la maison.
- Comment, je veux bien ?
- N'est-ce pas ce que vous disiez ?
- Pas tout à fait, évidemment !
M. Plantois n'avait jamais proposé d'aller faire, aux Halles, les achats de toute la maisonnée, mais, puisqu'on lui prêtait une telle pensée, il était bien difficile de la renier. Après avoir quelque peu hésité, il finit par accepter le manda qui lui était confié.
- Pour commencer, dirent les ménagères, rapportez-nous donc un peu de boeuf, du filet ; on se partagera ça ensuite à l'amiable.
Le lendemain, de grand matin, M. Plantois se mettait en campagne, un immense panier au bras et les poches bourrées de papier-monnaie. Son arrivée aux Halles dites Centrales ne fut marqué par aucun incident notable, hormis une chute sans gravité, consécutive à une glissade sur un tas de feuilles de choux fermentées, et une autre chute due à la rencontre d'une manne chargée de carottes, laquelle manne circulait sur la tête d'un homme fort, mais de taille exiguë.
Atteint en plein visage et renversé sur le coup, M. Plantois crut devoir s'excuser en disant :
- Oh ! Pardon !
A quoi l'homme fort répondit :
- Dis donc, espèce de ballot, tu pourrais pas faire attention où que tu mets tes pieds, eh ! navet ! poireau ! betterave !...
Il est vrai qu'on se trouvait au pavillon des légumes. A la boucherie, M. Plantois fut beaucoup mieux accueilli. Une cliente de petits restaurateurs, de confectionneurs en pâté de foie et de fabricants de saucisson entourait les étalages. Tous avaient un petit air de famille que l'ennemi de la vie chère s'efforça en vain de copier. Nul ne semblait faire attention à lui. Ayant cependant accroché un garçon boucher, il lui demanda, avec une assurance feinte :
- Combien, ce boeuf ?
- Comment ! s'écria le boucher, d'un air surpris, monsieur voudrait acheter un boeuf ! Ben, vrai ! monsieur a de l'appétit !
- Mon ami, vous ne m'avez pas compris, repartit M. Plantois, je vous demande combien vaut ce morceau de boeuf.
L'homme pesa le morceau désigné, effectua un calcul rapide et dit :
- Onze kilos trois cent cinquante, à vingt et un francs, ça fait deux cent trente-huit francs trente-cinq ; voyez caisse !
Mais M. Plantois n'était pas homme à se laisser rouler.
- Pardon, dit-il, le filet de boeuf ne vaut pas vingt et un francs le kilo, voyez plutôt le cours officiel de la boucherie, établi par...
Il n'en put dire davantage ; le pavillon de la boucherie tout entier le couvrait d'injures et de débris variés. Contraint à une fuite précipitée, il se trouva bientôt hors de l'enceinte hostile, indemne, mais dépourvu de tout filet de boeuf. Comment rentrer ainsi auprès de ses associés qui l'attendaient pour commencer les préparatifs de leur repas ?
Résigné à tous les sacrifices plutôt que d'avouer une défaite aussi piteuse, il prit un parti héroïque : il entra dans une quelconque boucherie de détail où, moyennant vingt-trois francs le kilo, on voulut bien l'approvisionner en filet de boeuf extra.
Après quoi, il ne lui resta plus qu'à partager, à l'aide d'un couteau de table passablement ébréché, la pièce en dix-sept parties sensiblement égales, puis à effectuer ses livraisons. Il commença par Mme Pache, qui était sa voisine de palier. Elle examina sa part d'un air méfiant, puis :
- Combien avez-vous payé ? demanda-t-elle.
- Dix-sept francs... Dix-sept francs le kilo, répondit M. Plantois, qui avait résolu de mettre de sa poche la différence.
- Dix-sept francs, évidemment, ce n'est pas trop cher... Il est vrai que de la viande comme ça, c'est tout ce que ça mérite... Maintenant, dites-moi, et le persil ?...
- Quel persil ? Vous ne m'avez pas demandé d'acheter du persil ! fit M. Plantois, interloqué.
Du coup, Mme Pache perdit patience.
- Comment ! s'écria-t-elle, vous ne savez pas que, lorsqu'on achète du filet de boeuf, il faut demander du persil au boucher !... Eh bien ! mon cher monsieur, je ne vous fait pas mes compliments ; quand on n'est pas plus dégourdi que vous l'êtes, on ne se charge pas de faire les courses pour les autres !
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Bernard Gervaise.
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