Le savetier de Tarascon (par Jacques Mortane)

Publié le par Michel Le Fouineur

Le père Escartefigue, savetier à Tarascon, était, dans son échoppe, en train de ressemeler une paire de chaussures. Son fils, le petit Désiré, assis sur un tabouret, étudiait sagement ses leçons, afin de conserver la première place à l'école.
Soudain, l'allure martiale et la mine altière, deux gendarmes débouchèrent ; ils conduisaient à la prison, menottes aux mains, un vagabond qu'ils venaient d'arrêter.
Escartefigue regarda ce pénible spectacle. Puis, enlevant ses lunettes, il les essuya avec soin, opération dénotant chez lui un fougueux travail cérébral. Il les assujettit à nouveau sur son nez et s'adressa à Désiré qui, absorbé par le travail, ne s'était pas déplacé pour voir passer la maréchaussée épurant la ville de ses mauvais sujets.
- Tu as vu, fils, ce sinistre gredin qu'on emmenait à la prison ?
- Vaguement, papa.
- Ce doit être un vagabond. Peut-être a-t-il volé... Après tout, pourquoi ne serait-ce pas un assassin ? Quand on s'est enrôlé dans l'armée du vice, on ne sait jamais où on s'arrêtera ni qui vous arrêtera. Ah ! mon enfant, prend exemple sur ton père. Il est beau d'être honnête et respecté.
- Oui, papa.
- Car enfin, cet individu peut avoir des parents honorables. Ce sont peut-être les mauvaises fréquentations qui l'on détourné du droit chemin. Il est des gens si pervers ! Ah ! comme tu as raison d'être sage comme tu l'es et de ne pas aller baguenauder avec des petits voyous ! N'es-tu pas mieux près de moi ?
- Si, papa.
- Parmi tes camarades, tu pourrais trouver des sacripants qui te donneraient de mauvaises idées, t'empêcheraient de travailler, te conseilleraient la désobéissance.
- Oh ! papa !
- Oui, je le sais, mais; malgré toi, tu y ferais attention et, peu à peu, tu te laisserais aller à suivre leur mauvais avis. Et, quand on a commencé à glisser sur la pente du mal, on est emporté par le tourbillon du vice où coule la source du déshonneur.
- Oui, papa.
- Et vois-tu à quoi on aboutit ? On est emmené par deux gendarmes et on traverse la ville en ne rencontrant sur les visages que mépris et opprobre.
- Oui, papa.
- Si j'avais un enfant comme ça, moi, je ne me gênerais pas pour le tuer comme un chien. Ce serait un service à se rendre à soi-même et à rendre au coupable comme à la société.
- Oh ! papa !
- Ah ! mon fils, si jamais tu tournais mal, comme cet homme, je t'immolerais, quitte à me suicider ensuite.
- Mon papa !
- Toi, vagabond ? Je ne pourrais plus vivre tant je serais honteux, je n'oserais plus me montrer, et, même en te reniant, des liens m'attacheraient encore à toi. Je serais toujours le père de l'infâme Désiré Escartefigue.
- Mais... papa !...
- Voleur, toi, voleur ? Toi que j'ai si bien élevé ? Mais tu serais digne de l'échafaud pour ne pas mieux reconnaître mes bienfaits ! Moi qui me suis saigné aux quatre veines pour toi ! Quel ingrat tu ferais !
- Oh ! oui, papa.
- Et quand on vole, on assassine souvent ; surpris, on tue celui qui vous dérange. Te vois-tu commettant pareil forfait ?
- Papa !
- Petit sacripant, cela se pourrait bien avec les manières que tu prends et tes fréquentations. Tu as juré de faire le désespoir de ton pauvre père. Mon fils, assassin ! Mon fils, emmené par les gendarmes ! Tu ne reconnais donc pas les sacrifices qu'on fait pour toi, espèce de fainéant ? Ah, je t'apprendrais, vermine !
- Qu'est-ce que tu as, papa ? Tu me trouvais si gentil, tout à l'heure !
- Comment, tu oses répliquer ? Que je t'y reprenne, maudit enfant, déshonneur de mon nom ! Et puis, tiens, tu me fais horreur, tiens, tiens...
Et le cordonnier de Tarascon, hors de lui, lâchant son ressemelage, administra à son fils une magistrale volée parce qu'un vagabond venait de passer entre deux gendarmes.
Dix minutes plus tard, il avait oublié cet incident.
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Jasques Mortane.
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