La statue de César Dubeauprez (par Georges Auriol)
Monsieur le maire aspira délicieusement une prise d'un tabac dont il essaya, mais en vain, de faire apprécier les qualités par ses voisins de gauche et de droite. Puis il ferma les yeux.
Les ayant rouvert ensuite, il fixa très attentivement le buste de la République, alors voilé en prévision du sans-gêne des insectes diptères et de la musca vulgaris en particulier.
Finalement, son regard s'étant reporté avec non moins de gravité sur le tapis vert de la table, M. le maire toussa par trois fois dans le silence, se leva et dit :
- Messieurs, je viens aujourd'hui, pour la centième fois, remettre à l'ordre du jour une question qui divise le conseil municipal depuis plus de sept mois et demi. Je veux parler de la statue de notre illustre concitoyen César Dubeauprez...
Quelques grognements sourds accueillirent ces paroles pleines de sens.
- Il s'agit, en effet, messieurs... ou plutôt... de quoi s'agit-il, messieurs ? Vous le savez mieux que moi...
(Grognements plus distincts.)
- L'emplacement choisi pour cette statue, qui, depuis un an bientôt, est entreposée, en attendant des jours meilleurs pour elle, sous les hangars de l'entrepreneur Bescherelle, vous le connaissez, vous le connaissez certainement...
(Grognements sourds.)
- C'est la place de la gare...
(Grognements plus accentués.)
- Or, de quoi s'agit-il, messieurs, sinon de décider ceci : quelle position donnerons-nous à l'effigie du grand homme, relativement à la gare et à la ville ?
(Grognements mêlés de paroles inintelligibles.)
Après s'être assuré que la couleur du tapis n'avait pas changé et que le buste de la République se tenait toujours strictement dans la même attitude, M. le maire poursuivit :
- Certaines personnes prétendent - et je suis du nombre - (mais qu'importe mon humble opinion !...) certaines personnes prétendent que le grand écrivain doit regarder sa ville natale et avoir le visage tourné vers le modeste toit qui fut le berceau de son enfance, où il grandit en attendant la gloire...
(Grognements négatifs mêlés de "oui" "oui" énergiques.)
- Malheureusement, une objection a été élevée. La statue ainsi placée, tourne le dos à la gare : elle semble donc mépriser les saintes lois de l'hospitalité, en feignant de ne pas apercevoir les étrangers et les touristes qui se pressent dans nos murs. Puisqu'elle est pour ainsi dire aux portes de la ville, ne doit-elle pas faire les honneurs de cette ville dont elle est la gloire et l'orgueil ?
- Oui, oui, oui ! C'est stupide ! Il n'en faut pas !
L'orateur, ayant accueilli sans sourciller ces protestations diverses, dirigea de nouveau son regard vers le buste de la République comme pour le prier de donner son avis en qualité de statue, ou de fragment de statue.
Cependant, le buste n'ayant manifesté aucunement le désir d'entrer dans la discussion, M. le maire reprit :
- Une noble tâche nous est dévolue, messieurs. Cette tâche, accomplissons-là ! Or, pour l'accomplir, il faut, pardonnez-moi le mot, quelle que soit sa violence, il faut trancher la question... il faut trancher la question !
Le conseil, qui jusqu'alors, s'était tenu aux différents degrés de grognements, poussa alors une série de cris effroyables, parmi lesquels on distingua les mots "gare" et "ville". Puis il se calma peu à peu.
- Tranchons donc cette question ! fit M. le maire avec force (non sans avoir de nouveau interrogé la République). Tranchons cette question ! La statue regardera-t-elle la ville ou la gare ? Honorerons-nous le sol natal, ou sacrifierons-nous vilement à l'étranger ?
- Plaçons-là de trois-quart, proposa le conseiller Lamadou.
- Non, non ! crièrent les autres. Pas de demi-mesures ! Tranchons la question !
Alors on vit se lever un petit homme sec, au teint de brique. Cet homme était l'adjoint. Sans avoir prêté la moindre attention au buste de la République, cet homme fit scrupuleusement l'inventaire des breloques ornant son gilet et dit, d'une voix calme :
- Je demande la parole.
On la lui accorda.
- Messieurs, fit l'adjoint, vous devinez le motif qui me pousse à demander la parole, bien que ce soit contraire à mes habitudes ; évidemment, vous le devinez !...
(Grognements.)
- Évidemment, vous avez remarqué comme moi (et, certes, monsieur le maire n'a pas été sans le déplorer), vous avez remarqué comme moi combien les avis sont partagés relativement à cette statue ; évidemment, vous l'avez remarqué...
(Grognements lointains.)
- Qui anime ceux-ci et qui pousse ceux-là ? reprit l'adjoint ; évidemment c'est un noble sentiment. Celui-ci veut honorer son pays ; celui-là veut, comme l'Arabe, pratiquer l'hospitalité écossaise dans toute sa noblesse et sa grandeur. Or, une chose est évidente, c'est que ni l'un ni l'autre ne céderont. Il faut donc contenter le premier et le second, en d'autres termes, couper la poire en deux. Évidemment, la besogne était rude ; mais rien n'est impossible au citoyen vraiment pénétré de son devoir. Cette besogne, je l'ai abattue, et j'ai trouvé le moyen d'arranger l'affaire de façon à contenter tout le monde.
(Cris divers. Grognements légers, mais dubitatifs.)
L'adjoint, s'étant épongé le front, profita du court loisir qui lui était accordé pour vérifier ses breloques, et s'étant assuré de la présence de son adverbe favori, il reprit :
- Évidemment, messieurs, vous pensez que je vais simplement proposer d'ériger la statue sur une autre place. Certes, l'idée serait ingénieuse. Mais cette manoeuvre ne pourrait être évidemment qualifiée que de faux-fuyant, et vous savez tous que je ne suis pas l'homme des faux-fuyants.
La statue sera élevée sur la place de la gare, de la façon la plus évidente, et j'ose dire que les parties adverses seront également satisfaites !...
(Silence. Tintement de breloques.)
- Grâce à un mécanisme habilement dissimulé dans le piédestal, et dont j'ai le dessin précis dans ma poche, la statue évoluera sur un pivot, ainsi qu'une aiguille de boussole. Un préposé, payé par la commune, sera chargé de la mettre en mouvement à l'heure de chaque train. De cette façon, elle accueillera avec bienveillance les étranger et les touristes, sans cesser d'honorer son pays natal. Évidemment, la chose est simple, mais encore fallait-il la trouver. C'est comme l'oeuf de Christophe Colomb. Et maintenant, messieurs, y a-t'il des objections ?
- Non ! non ! bravo ! c'est admirable !
Le dessin du mécanisme en question ayant été déposé sur-le-champ, le projet de l'adjoint fut voté aussitôt, et, un mois plus tard, on vit s'élever, sur la place de la gare, la fameuse statue mobile de César Dubeauprez.
L'adjoint reçu, à ce sujet, les compliments du ministre. La lettre du haut personnage se terminait ainsi :
"Sans doute, il aurait été possible de faire mieux encore en construisant une statue articulée ; cela aurait permis à l'illustre personnage de s'asseoir pendant la nuit. Mais, peut-être, cette nouvelle idée est-elle un peu exagérée ; car, certes, la situation des grands hommes a été améliorée depuis quelque vingt ans pour qu'il ne soit pas nécessaire de pousser les choses aussi loin."
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Georges Auriol.
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