Les cigarettes (par Henry Méguin)
Je m'abandonne à la douceur de somnoler sur un exemplaire des Métamorphoses d'Ovide. Choute, de son côté, fait fort sérieusement une réussite à cinquante-deux cartes.
De temps en temps, elle me jette un regard en dessous. C'est le signe inéluctable que Choute va me demander quelque chose. Ca ne rate pas !
- Tu sais, se décide-t-elle à déclarer, j'ai vu dans mes cartes que tu allais m'offrir un manteau de fourrure !
- Bon ! dis-je, tout à fait éveillé, cela prouve simplement que tes cartes sont bien mal au courant de ma situation financière !
- Tu es un sans coeur ! crie Choute. Tu ne m'aimes pas ! Je l'ai toujours pensé ! Eh bien ! tiens, moi, je vais te donner une preuve de ma générosité : je renonce à mon manteau de fourrure... Mais toi, à ton tour, tu vas me donner deux preuves !
- Voyons les preuves !
- Si tu ne peux pas me payer mon manteau de fourrure, c'est que toi-même tu dépenses trop. Et, d'abord, tu fumes trop. Tu vas me jurer de ne plus fumer. Tu me le dis tout le temps... C'est le moment de me prouver que tu as de l'énergie, que tu es vraiment un homme !...
Dès l'instant que les femmes nous prennent par notre orgueil masculin, je ne vois aucun moyen de nous en tirer sans sacrifices.
Je jurai ! Je jurai sur mon exemplaire d'Ovide, sur la tête de Choute, sur la mémoire de ma tante Léocadie, bref tout ce sur quoi je pus mettre la main, qui me paraissait la base d'un serment solide.
Mais Choute ne l'entendait pas de cette oreille.
- Tout ça, fit-elle, c'est des promesses sans consistance. Tu vas étendre la main, frapper du pied et crier : je le jure !...
Je fis scrupuleusement ainsi que Choute le désirait. Alea jacta est !
Quant à la deuxième épreuve, je la connus aussitôt : Choute, non satisfaite d'avoir les cheveux à la Ninon, se les voulait faire couper ras. J'y souscrivis.
Pendant six mois, quel martyre j'endurai ! Je ne parle pas des cheveux de Choute. En vérité, deux ou trois centimètres de plus ou de moins ne font rien à l'affaire !...
Mais mon serment de ne plus fumer ! Je le tins ! Je l'étreignis même avec une rage écumante et désespérée. Pour essayer d'échapper à la hantise du tabac, je suçais des tas de choses sans nom, du chewing-gum, et jusqu'à, oui monsieur ! des cigarettes en chocolat !...
J'ai souffert toutes les tortures et chaque fois que je suppliais Choute de me relever de mon serment, de me laisser fumer, elle disait :
- Si tu fais cela, tu n'es pas un homme !
Cependant, un jour, où, seul, je flânochais dans l'appartement, sans but bien déterminé, je fis une découverte qui me remplit de joie et de stupéfaction.
Au sein d'une armoire réservée à Choute, je trouvai, ô merveille ! tout un stock de boîtes de cigarettes multicolores, d'autant plus coûteuses qu'elles étaient, dans l'ensemble, de marque étrangère. Il y en avait bien là pour cinq ou six cent francs.
- Quel bon petit coeur ! me disais-je, Choute a voulu évidemment m'offrir cette surprise d'un stock de tabac, dans l'instant même où elle allait me délier de ma promesse !
Sur ces entrefaites, Choute rentra.
- Comme je te remercie ! lui dis-je, ému.
- De quoi ?
- Ben, pour les cigarettes que tu voulais me donner et que je viens de dénicher ! Tu sais, je...
- Quel âne tu fais ! clama Choute avec une moue attristée. Alors tu te figure ?...
- Dame ! pour qui sont-elles autrement ?
- Mais pour moi, mon ami, pour moi ! Tu ne supposes pas qu'avec ma nuque rasée et mes robes courtes, je ne vais pas faire comme toutes les autres femmes ! Que je vais me priver de fumer ! Mon pauvre ami !... Je me ferais remarquer, voyons ! Et tu sais, tu as bien de la chance que, pour ne pas t'en donner l'envie, je m'abstienne de fumer quand nous sommes ensemble ! C'est comme cela que tu reconnais mes sacrifices ? Tiens ! je te l'ai toujours dit, tu n'as pas de coeur !...
Et Choute s'en fut, claquant la porte, avant même que, sidéré, j'aie trouvé quoi que ce soit à lui répondre.
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Henry Méguin
Dimanche-Illustré du 4 novembre 1928.
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